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Groupe d'étude de l'accès à l'information

 

Rapport 2 - Groupe d'étude de l'accès à l'information

VALEURS DES CITOYENS, INFORMATION ET VIE DÉMOCRATIQUE

Publié: mars 2001

Neil Nevitte

Tables des Matières

Information et démocratie
Èvolution des valeurs
Les preuves empiriques
Preuves canadiennes
Implications
Notes
Sources

Information et démocratie

L'hypothèse voulant que les démocraties soient mieux servies quand les citoyens sont informés et qu'ils font preuve d'intérêt et d'engagement à l'égard de la vie publique est bien établie (Berelson et autres, 1954; Nie et autres, 1996). Chacun de ces éléments - l'information, l'intérêt et l'engagement - est important pour des raisons différentes et tous trois fonctionnent de concert en s'appuyant réciproquement. L'information est parfois considérée comme la monnaie d'échange de la vie démocratique (Delli Carpini et Keeter, 1996)1. Armés d'information, les citoyens sont mieux en mesure de faire des choix raisonnés concernant le monde politique. Ils sont aussi mieux équipés tant pour monter que pour évaluer des arguments pondérés. L'intérêt est important en tant que condition nécessaire - c'est lui qui donne aux citoyens la motivation qu'il faut pour acquérir l'information. Les citoyens non intéressés sont moins susceptibles d'être informés. L'engagement, finalement, entraîne certaines formes de comportement des citoyens, comme la participation aux scrutins qui, dans les sociétés industrialisées avancées, signifie généralement l'expression de l'appui au régime et l'acceptation de la légitimité de l'ordre politique.

Si l'information constitue la monnaie d'échange de la vie démocratique, la définition des gens qui détiennent l'information, de ceux qui y ont accès et de l'étendue de la distribution de l'information devient cruciale. Il n'est pas difficile de voir pourquoi ces questions constituent un élément récurrent des divers stades de l'évolution des sociétés démocratiques modernes.

À l'époque féodale, seule une poignée de gens était alphabétisée; l'information concernant le monde et l'État était concentré dans les mains de très peu de gens, ordinairement des membres du clergé. La transition vers l'économie industrielle s'est accompagnée de l'élargissement des segments de la société détenteurs d'information, une évolution qui a, proportionnellement, réduit le monopole informationnel du clergé. Les économies industrialisées ne peuvent " décoller ", ni se soutenir, en l'absence de niveaux au moins modestes d'alphabétisation, d'instruction et de compétence de la main-d'œuvre, aussi n'est-ce pas par accident que l'expansion des économies industrielles dans tout l'univers occidental s'est accompagné de la propagation de l'alphabétisation et de l'instruction. Les sociétés en voie d'industrialisation sont devenues plus démocratiques par suite de la combinaison des modifications survenues dans les structures et les valeurs et l'un des grands résultats de cette transformation a été le rétrécissement de l'écart informationnel entre les élites et les citoyens.

La transition du stade industriel au stade postindustriel s'est accompagnée d'un autre ensemble de transformations des structures et des valeurs (Bell, 1973; Huntington, 1974; Inglehart, 1990). Les sociétés postindustrielles se définissent ordinairement comme les États où plus de 50 p. 100 de la main-d'œuvre rémunérée est employée par les secteurs technique, professionnel et financier. Quelque huit économies d'Europe occidentale, tout comme le Canada et les États-Unis, ont franchi ce seuil au début des années 1980. La transformation de ces économies fondées sur le savoir et l'information s'est accompagnée, là encore, d'un élargissement supplémentaire des occasions d'apprendre et de hausses correspondantes de la taille de la main-d'œuvre compétente au chapitre de l'information.

Une importante conséquence de la transition à la postindustrialisation est le fait que plus d'information soit accessible que jamais auparavant. Une évolution structurelle connexe, nommément l'expansion de la possibilité pour des segments toujours plus vastes de la population d'accéder aux hautes études, est d'importance déterminante sous au moins trois grands angles. D'abord, la scolarité est un indicateur prévisionnel puissant de l'engagement car elle réduit le coût cognitif et matériel de la participation (Wolfinger et Rosenstone, 1980). Il ne s'agit pas seulement de disponibilité de l'information, mais aussi de la capacité de tri de cette information et de son organisation significative. Un niveau élevé de scolarité est déterminant parce qu'il rehausse la capacité des citoyens de naviguer dans des environnements à forte densité d'information.

Deuxièmement, la scolarité élevée est associée à ce que l'on appelle " la démocratie éclairée ", qui se constitue des qualités civiques encourageant la compréhension des normes et principes de la vie démocratique et l'adhésion à ces normes et principes. Voilà qui est déterminant au sens où des niveaux élevés de scolarité permettent aux citoyens de comprendre les compromis démocratiques à long terme (Nie et autres, 1996).

Troisièmement, des niveaux croissants de scolarité sont associés à des niveaux plus élevés d'intérêt envers la vie publique. Si l'intérêt est crucial parce qu'il fournit aux gens la motivation nécessaire à la recherche d'information, alors on peut s'attendre, d'abord, à ce que les demandes d'information proviennent des segments de la société qui sont plus instruits et, deuxièmement, à ce que le volume de ces demandes augmente au rythme des changements structurels précités.

Sous certains angles, les glissements structurels associés au passage de l'ère industrielle à l'ère postindustrielle peuvent être interprétés comme un prolongement de ceux qui se sont produits lors du passage de l'ère féodale à l'ère industrielle. Le vaste " écart informationnel " qui séparait autrefois l'élite des citoyens a perdu en importance lors de la transition de la féodalité à l'industrialisme. Cet écart s'est réduit plus dramatiquement encore lors du passage de l'industrialisme au postindustrialisme, à l'image même de l'écart des compétences. Il n'y a guère lieu de supposer que les publics contemporains - qui jouissent de niveaux sans précédent de scolarité - soient moins aptes que leurs élites correspondantes à acquérir de l'information, à l'organiser, à lui donner un sens et à la déployer au service d'arguments pondérés. Selon ces critères, les gens sont plus raffinés que jamais.

Évolution des valeurs

Les types exacts d'information que recherchent les citoyens dépendent de ce qu'ils considèrent important, de ce qui est précieux à leurs yeux. Il existe un corpus croissant de preuves empiriques voulant que des glissements dans les valeurs essentielles aient accompagné le passage structurel de l'industrialisme au postindustrialisme. Les Enquêtes mondiales sur les valeurs et les Enquêtes européennes sur les valeurs constituent des sources de données sont particulièrement utiles car elles produisent des preuves directement comparables qui, dans le cas de certains pays d'Europe occidentale, remontent jusqu'au début des années 1970.

Il y a toute une gamme de définitions différentes des valeurs exactes les plus essentielles à la compréhension du passage au postindustrialisme. Certains analystes se concentrent sur les démarches de sécurisation et d'individualisation comme axe clé du changement des valeurs sociales (Ester et autres, 1993) tandis que d'autres attirent l'attention sur les modèles changeants d'autorité et sur le concept d'autonomie (Nevitte, 1996). Ces interprétations ne sont pas incompatibles. Selon Huntington (1974), une caractéristique cruciale du passage au postindustrialisme est celle de la prégnance croissante, au sein des divers publics, du " droit de savoir ". Aux yeux d'Huntington, ce droit de savoir constitue le corollaire contemporain du " droit à la propriété " et est devenu essentiel parce que les transactions qui ont lieu au sein des sociétés postindustrielles portent de plus en plus sur l'information2.

Si l'on s'en remet aux données tirées des Enquêtes mondiales et européennes sur les valeurs, les universitaires de divers pays ont suivi et documenté d'autres glissements des valeurs. En recourant à de telles données de plusieurs pays sur une période de vingt-cinq ans, Inglehart et ses collègues ont discerné un déplacement progressif des orientations matérialistes vers ce que l'on appelle les orientations " postmatérialistes " (Inglehart 1977, 1990; Abramson et Inglehart, 1995). D'après Inglehart, la préoccupation relative à la sécurité physique et matérielle cède graduellement le pas à la concentration sur les questions de " qualité de la vie " qui donnent une priorité plus marquée aux " aspirations d'ordre élevé ".

Les preuves empiriques

L'allégation voulant que la santé d'une démocratie se rehausse d'une population informée, engagée et participante soulève un certain nombre de questions empiriques d'importance. Dans quelle mesure les gens sont-ils bien informés? Dans quelle mesure sont-ils engagés? La détention d'information est-elle liée à l'engagement et à la participation? Quel rôle, exactement, les valeurs des citoyens jouent-elles? Les valeurs ont-elles changé?

L'une des conclusions empiriques précoces les plus frappantes sur les défis qui se présentent aux citoyens bien informés se constitue de l'image idéalisée du citoyen démocratique qui parcourt les pages des manuels d'instruction civique. Selon les premières recherches de Converse aux États-Unis (Converse, 1964), la plupart des citoyens sont loin d'être bien informés. De plus, ils font preuve de très peu de contraintes dans leurs attitudes. Les sujets étudiés par Converse éprouvent peu de difficultés à avoir du monde des opinions tout à la fois logiquement incompatibles et ancrées dans des principes concurrentiels.

Il n'existe pas de données qui nous permettent d'explorer directement la vue qu'ont les Canadiens de l'accès à l'information détenue par le gouvernement, mais il est possible d'accéder à des sources de données - dont les Enquêtes mondiales sur les valeurs, les Études sur les élections canadiennes et les données dont disposent les maisons d'étude de marché - qui nous permettent, de concert avec les données agrégées, d'assembler des inférences raisonnables.

Le changement structurel sert de point de départ. Il y a des preuves abondantes montrant que, au Canada, l'accès aux études postsecondaires a augmenté depuis la fin des années 1960 et que la concentration de la main-d'œuvre rémunérée s'est, de fait, éloignée des activités de fabrication et d'extraction pour se tourner vers les activités professionnelles, financières et axées sur le savoir. Ces glissements ont eu des répercussions sociales et économiques importantes dont l'une des plus importantes comprend la transformation générale de la composition hommes-femmes de la main-d'œuvre rémunérée. Le Canada se qualifie clairement comme État industrialisé avancé. Par surcroît, ces modifications ont eu lieu, à peu de choses près, à la même cadence et ont pris la même direction que ceux qui se sont produits dans les États d'Europe occidentale et aux États-Unis.

Deuxièmement, il existe un corpus appréciable de preuves de l'avènement de modifications parallèles dans la nature et l'orientation de l'évolution des valeurs. De toute évidence, il y a certaines différences nationales dans la cadence des changements survenus aux valeurs et ces variations peuvent très bien être attribuables au concept institutionnel et aux conditions historiques (Inglehart et Baker, 2001), mais la mesure impressionnante dans laquelle il existe des similitudes identifiables dans les modèles fondamentaux de changements aux valeurs est bien plus frappante. Les détails de ces ressemblances et de ces différences ont été décrits ailleurs (voir à ce sujet Dalton, 1988; Nevitte, 1996; Halman et Nevitte, 1996; Abramson et Inglehart, 1996).

Troisièmement, l'une des dimensions clés des changements de valeurs démontrés dans les analyses poussées d'Inglehart des données des Enquêtes mondiales sur les valeurs concerne l'abandon apparent de ce qu'il appelle les valeurs " matérialistes " en faveur des valeurs " postmatérialistes ". Les orientations des valeurs postmatérialistes sont systématiquement et uniformément liées à la scolarité : les posmatérialistes sont nettement plus instruits que leurs homologues matérialistes. Ils montrent aussi des niveaux plus marqués d'" intérêt envers la politique " et ont un répertoire plus vaste de stratégies d'action politique dans lesquelles ils sont susceptibles de s'engager. Les constatations essentielles concernant la montée des orientations postmatérialistes ont d'abord été signalées par Inglehart (1977). Le point d'importance, ici, est que les enquêtes subséquentes sur les mêmes données (et sur des données plus récentes) entreprises indépendamment par divers universitaires dont les intérêts théoriques diffèrent confirment, pour l'essentiel, ces constatations initiales (Ester et autres, 1993; Halman et Nevitte, 1996; Norris, 1999; Kaase et Newton, 1997). Il y a bien des variantes dans ce que les analystes considèrent comme étant plus ou moins important, mais ils demeurent d'accord sur les constatations fondamentales.

Selon les indications, les orientations des valeurs posmatérialistes sont associées au changement de génération. Une analyse de cohorte des données mises en commun d'une période de vingt-cinq ans indique que les cohortes plus jeunes, celles qui ont vécu leurs années de formation pendant des périodes de prospérité soutenue, sont plus postmatérialistes dans leurs vues que les générations antérieures (Abramson et Inglehart, 1995). Une interprétation possible de ce phénomène tient au fait que les données indiquent les effets sur le cycle de la vie, c'est-à-dire que les orientations des valeurs postmatérialistes parmi les segments jeunes de la population reflètent simplement une perspective " de jeunesse ", mais cette interprétation ne semble pas solide. Il n'y a pas à douter, dans les données des premières Enquêtes mondiales sur les valeurs, de la présence de corrélations relativement fortes entre l'âge et les orientations postmatérialistes (Inglehart, 1977), mais selon les données européennes les plus récentes, le lien statistique entre ces orientations de valeurs et l'âge est nettement moins fort. En effet, le lien âge-valeur s'est affaibli avec le temps. Les orientations postmatérialistes sont désormais concentrées parmi les personnes de moins de cinquante ans alors que les orientations matérialistes dominent parmi les personnes de plus de cinquante ans (Nevitte, 1996). L'interprétation la plus plausible, par conséquent, veut que les glissements de valeurs ne reflètent pas les effets du cycle de vie. Cette interprétation axée sur la génération laisse entendre que les gens ne " dépassent " pas ces orientations avec l'âge. L'implication voudrait plutôt qu'il s'agisse d'orientations durables.

Preuves canadiennes

  1. Les preuves de source canadienne sont conformes à pratiquement toutes les constatations que nous venons de mentionner. Les orientations postmatérialistes ont beaucoup augmenté entre 1981 et 1990 (Nevitte, 1996). En 1981, 16 p. 100 des Canadiens se qualifiaient en tant que postmatérialistes, une proportion qui a augmenté de 25 p. 100 entre 1981 et 1990. Notre étude préliminaire des données de l'Enquête mondiale sur les valeurs de 2000, pour le Canada, indique que des augmentations supplémentaires ont eu lieu (voir la figure 1). Les Canadiens sont plus postmatérialistes que jamais et ils sont plus postmatérialistes que leurs homologues américains (Inglehart et Nevitte, 1997). Il est utile de noter qu'il s'est produit une diminution encore plus substantielle de la proportion de la population que l'on peut qualifier de " matérialiste ". À cet égard, le modèle canadien est semblable au modèle ouest-européen.

  2. Les liens entre ces orientations de valeur et la scolarité, l'intérêt et la participation sont également semblables aux modèles des données européennes. Les postmatérialistes sont plus instruits que leurs homologues matérialistes et ils expriment des degrés plus marqués d'intérêt envers la vie publique. Qui plus est, ils ont une tendance beaucoup plus nette à la participation quand il est question d'activités comme les organismes bénévoles, le vote et des formes plus exigeantes de participation, comme la signature de pétitions (Nevitte, 1996).

  3. Ces constatations laissent entendre que ces changements de valeurs, qui sont essentiellement liés aux préférences envers " un gouvernement plus ouvert " (Nevitte, 1996), s'associent également aux compétences qui réduisent le coût de la cueillette et de l'interprétation de l'information3. En plus, dans la mesure où les postmatérialistes montrent des niveaux plus élevés d'intérêt envers le monde public, on peut en déduire qu'ils sont aussi plus motivés à rechercher l'information.

  4. Biens que nous ne disposions, à l'heure actuelle, d'aucune preuve directe des tendances de gens vers la recherche d'information à l'aide des procédures d'accès à l'information, certaines données portent sur la répartition du savoir et elles jettent une lumière nette sur la relation entre le savoir, l'intérêt et la scolarité.

  5. Les données d'évolution indiquent que, depuis 1965, le niveau d'intérêt envers la politique semble avoir quelque peu augmenté. Le données des Études sur les élections canadiennes, par exemple, montrent qu'environ 14 p. 100 de la population indique s'être beaucoup intéressée à la politique en 1974. Ce chiffre était passé à environ 19 p. 100 en 19844.


  6. Des données récemment analysées tirées de l'Étude sur l'élection canadienne (Nadeau et autres, 2001) indiquent qu'environ un quart de la population canadienne est qualifiée d'informée et environ un quart, de complètement non informée5.

  7. Une analyse du lien statistique entre certaines des variables clés de ces données montre, comme on peut s'y attendre, que l'intérêt a une corrélation positive avec la scolarité (r = 0,2). Cela signifie que plus une personne est instruite, plus son niveau d'intérêt est élevé. Si l'intérêt crée la motivation de chercher de l'information, il faut s'attendre à découvrir une corrélation positive entre l'intérêt et le savoir ou l'information. En fait, la corrélation est positive et forte (r = 0,32). Comme le laissaient prévoir les recherches antérieures (Nie et autres, 1996), l'information s'associe aussi positivement et fortement à la scolarité (r = 0,29).

  8. Ailleurs, à l'aide de données d'évolution, nous avons démontré l'émergence de ce que l'on appelle l'" écart d'efficacité " (Nevitte, 2000). Les Canadiens sont moins susceptibles maintenant qu'auparavant de considérer le système politique comme " réceptif " à leur égard (efficacité externe). Toutefois, les mêmes données montrent qu'il s'est produit quelques hausses de l'efficacité interne dans le sentiment qu'ont les gens de leur propre capacité politique. Les données montrent l'existence d'une corrélation positive entre l'efficacité interne et la scolarité (r = 0,29) et l'intérêt (r = 0,24). De manière significative, il existe également une corrélation positive entre l'efficacité interne et le savoir (r = 0,2). Plus les gens disposent d'information, plus ils se sentent efficaces.

  9. Nous pouvons ajouter à ce portrait les constatations tirées de recherches récentes de l'Étude sur l'élection canadienne (Nadeau et autres, 2001). Ces données nous permettent d'explorer la façon dont les variables susmentionnées sont reliées au niveau de satisfaction des gens envers la démocratie. Les conclusions clés, ici, sont que la scolarité (r = 0,16), l'information (r = 0,13) et l'intérêt (r = 0,15) ont toutes une corrélation positive et significative avec des niveaux élevés de satisfaction envers la démocratie.

Implications

Quelles implications ces constatations ont-elles sur les demandes d'accès à l'information? Il y en a plusieurs. D'abord, des indications très récentes montrent clairement que des changements de valeurs importants ont eu lieu au sein de la population canadienne et qu'ils étendent la trajectoire de changement identifiée dans les données de 1981 et de 1990. Il est clair aussi que ces changements n'ont pas lieu dans une égale mesure dans tous les segments de la population. Le point d'importance est qu'ils sont plutôt concentrés parmi ceux qui ont les niveaux de scolarité les plus élevés.

Le deuxième point, qui est lié au premier, est le fait que ce segment plus instruit de la population porte un intérêt supérieur à la vie publique et, par conséquent, est plus motivé à rechercher de l'information. C'est aussi ce segment qui a la meilleure capacité d'organiser l'information de façon significative.

Troisièmement, c'est la combinaison des changements survenus aux structures et aux valeurs qui constitue une conséquence. Les postmatérialistes, en plus d'accorder, de manière significative, une priorité plus élevée à des valeurs comme l'autonomie et un gouvernement plus ouvert, forment aussi le segment de la population aux yeux duquel les coûts de la participation et la présentation réelle de demandes sont les moins élevés. Par surcroît, ces gens sont les plus enclins à rechercher de l'information parce que ce sont eux qui sont les plus susceptibles de poser des arguments pondérés.

Les postmatérialistes ont donc une capacité cognitive et de participation marquée et ils donnent une plus grande valeur à un gouvernement plus ouvert. Ils éprouvent aussi une confiance moindre envers des organismes gouvernementaux particuliers et sont plus enclins à croire que les gouvernements ne sont pas réceptifs. Mais ces points de vue critiques ne minent pas leur évaluation des rouages de la démocratie. En réalité, leurs niveaux de satisfaction envers le fonctionnement de la démocratie sont légèrement plus élevés que ceux de leurs homologues matérialistes, ou du reste de l'ensemble de la population.

Notes

(1) Le mot " information " est souvent utilisé en remplacement du mot " savoir ", et inversement, bien que certains analystes trouvent souvent utile d'établir une distinction entre ces concepts. Selon Lupia et McCubbins (1998), l'information est cruciale en ceci qu'elle concerne " les faits " nécessaires à la préparation d'arguments et qu'elle aide les gens à éviter les erreurs tandis que le savoir porte sur la capacité de prévoir les conséquences de ses gestes (1998:6).

(2) D'après Huntington, l'accent récent porté sur le " droit de savoir " trouve son parallèle dans le " droit à la propriété " du XIXe siècle. Tout comme le droit de posséder des biens et le caractère sacré correspondant des contrats étaient essentiels à la prospérité au XIXe siècle, le droit de savoir a un statut comparable dans les sociétés axées sur le savoir (Huntington 1974: 165). Et tout comme l'accès à la propriété constituait l'assise de l'influence au XIXe siècle, les compétences entourant l'acquisition et l'utilisation du savoir - des compétences acquises par l'accès à une scolarité de niveau élevé - forment la nouvelle assise de l'influence de l'ère postindustrielle.

(3) La tendance à préférer un gouvernement plus ouvert est l'un des points de l'échelle de mesure des orientations postmatérialistes. La version précédente de cette échelle recourait à un index à quatre éléments depuis lequel on demandait aux gens de hiérarchiser leurs priorités. Les versions subséquentes de l'échelle comprennent une version à douze éléments où l'on demande encore aux répondants de hiérarchiser leur préférence pour un gouvernement plus ouvert. Il n'est pas possible de comparer de façon significative les hiérarchisations relatives d'un gouvernement plus ouvert dans les jeux de données de 1981, 1990 et 2000 parce que le contexte des classements est différent.

(4) La formulation de la question de mesure de l'intérêt envers la politique a quelque peu évolué depuis 1984 et, en conséquence, les données récentes ne peuvent être comparées de manière fiable à celles de la période de 1974 à 1984. Dans le même ordre d'idées, la mesure est devenue une échelle à dix éléments lors de l'Étude sur l'élection canadienne de 1993.

(5) Cela signifie que dans le cadre d'un test à quatre éléments, environ un quart de tous les répondants ont répondu correctement à toutes les questions tandis qu'un quart n'a donné une réponse correcte à aucune des questions. S'il n'existe pas de données d'évolution significatives, c'est largement parce que le recours aux tests de savoir, dans l'Étude sur l'élection canadienne, est relativement récent.

Voir le graphique à barre décrivant le matérialisme et le post-matérialisme au Canada.
(Description textuelle du graphique à barre)

AU SUJET DE L'AUTEUR

Neil Nevitte

Neil Nevitte est professeur de science politique à l'Université de Toronto. Il a publié onze livres dont récemment The Decline of Deference (1996), Political Value Change in Western Democracies (1998) et Unsteady State (2000), ainsi que plus de 50 articles et chapitres dans des livres.

M. Nevitte est le chercheur principal pour les World Values Surveys (Canada), le plus grand projet de recherche par sondage jamais entrepris en collaboration avec différents pays. Il a également travaillé avec l'équipe de recherche sur l'Étude de l'élection canadienne en 1997 et en 2000.

Neil Nevitte a un Ph.D. de l'Université Duke et a déjà enseigné à l'Université Harvard et à l'Université de Calgary.

 

Sources

Abramson, Paul and Ronald Inglehart. 1995. Value Change In Global Perspective. Ann Arbor, MI: University of Michigan Press.

Bell, Daniel. 1973. The Coming of Postindustrial Society. New York: Basic Books.

Berelson, Bernard, Paul F. Lazarfeld and William McPhee. 1954. Voting: A Study of Opinion Formation in a Presidential Campaign. Chicago: University of Chicago Press.

Converse, Philip E. 1964. "The Nature of Belief Systems in Mass Publics." In David Apter, ed., Ideology and Discontent. New York: Free Press.

Dalton, Russell J. 1988. Citizen Politics in Western Democracies: Public Opinion and Political Parties in the United States, Great Britain, West Germany and France. Chatham, NJ: Chatham House Publishers, Inc.

Delli Carpini, Michael X. and Scott Keeter. 1996. What Americans Know about Politics and Why it Matters. Hew Haven, CN: Yale University Press.

Ester, Peter, Loek Halman and Ruud de Moor. 1993. The Individualizing Society. Tilburg: Tilburg University Press.

Halman, Loek and Neil Nevitte, eds. 1996. Political Value Change in Western Democracies: Integration, Values, Identification, and Participation. Tilburg: Tilburg University Press.

Huntington, Samuel P. 1974. "Post Industrial Politics: How Benign Will It Be?" Comparative Politics 6: 147-77.

Inglehart, Ronald. 1977. The Silent Revolution: Changing Values and Political Styles in Western Publics. Princeton, NJ: Princeton University Press.

Inglehart, Ronald. 1990. Culture Shift In Advanced Industrial Society. Princeton, NJ: Princeton University Press.

Kaase, Max and Kenneth Newton. 1995. Beliefs in Government. Oxford and New York: Oxford University Press.

Lupia, Arthur and Mathew McCubbins. 1998. The Democratic Dilemma: Can Citizens Learn What they Need to Know? Cambridge and New York: Cambridge University Press.

Nadeau, Richard, Andre Blais, Elisabeth Gidengil and Neil Nevitte. 2001. "General Political Information, Issue-specific Knowledge, and Policy Preferences." Unpublished Research Manuscript. Canadian Election Study 2000.

Nevitte, Neil. 1996. The Decline of Deference: Canadian Value Change in Cross-National Perspective. Peterborough, ON: Broadview Press.

Nevitte, Neil. 2000. "Value Change and Reorientations in Citizen-State Relations" Canadian Public Policy 26: S73-94.

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Norris, Pippa, ed. 1999. Critical Citizens: Global Support for Democratic Governance. Oxford and New York: Oxford University Press.

Wolfinger, Raymond E. and Steven J. Rosenstone. 1980. Who Votes? New Haven: Yale University Press.

 

 

Mise à jour: 2001-08-15
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