Rapport 1 - Groupe d'étude de l'accès à l'information
POLITIQUE D'INFORMATION ET GOUVERNANCE
Publié: juin 2001
Luc Juillet et Gilles Paquet
Tables des Matières
- Émergence de la société d'information
fondée sur le savoir
- L'accès à l'information dans une démocratie
participative : nouveaux défis de la gouvernance
- 2.1 Pluralisme structurel et restructuration
du secteur public
- 2.2 Citoyens critiques et perte de confiance
à l'égard du gouvernement
- 2.3 Complexité scientifique et société
comportant des risques
- Importance du dialogue et renouvellement des principes
directeurs
- Principle 1: Accès accordé par
défaut et vaste divulgation sans formalités
- Principle 2: Justification des limites
- Conclusion
- Références
« Le droit à l'entière confidentialité
au gouvernement ne pourrait entraîner que l'ignorance du public,
mais aussi détruire la fonction fondamentale de représentation
du gouvernement. Mais il serait également impossible pour le gouvernement
de fonctionner efficacement s'il y avait une divulgation complète
de l'information ». (traduction)
Warren Bennis
Introduction
La création de la richesse est au cur du progrès
économique et au cur de la création de la richesse
par le savoir-faire qui transforme les dons de la nature en diverses formes
de richesse. Bien que les connaissances et l'information aient toujours
été des éléments essentiels de tels processus,
au cours des dernières années, l'importance de l'information
et des connaissances par rapport à d'autres formes d'investissements
(au niveau financier, matériel, humain) a augmenté en termes
relatifs.
La croissance exponentielle de l'importance des connaissances et de l'information
dans le processus de la création de la richesse a transformé
la structure de l'économie, de la société et de la
politique et l'accès à l'information est devenue une importante
question de principe.
Le défi de la gouvernance est que nous n'avons pas une idée
claire des « règles, des coutumes, des compétences
et des talents nécessaires pour recueillir, produire, conserver
et exploiter l'information » (Wriston 1992: 20). Pourtant, il est
impératif que ces nouvelles règles soient établies.
Les règles ont trait à la portée du droit à
l'information, aux frais associés à l'accès à
l'information, aux exemptions, aux frais percevables et aux mécanismes
permettant de faire valoir ce droit d'accès à l'information.
Les règles les plus importantes sont celles concernant l'accès
à l'information au sujet des activités du gouvernement.
Il en est ainsi parce que le gouvernement constitue un des plus importants
et uniques repositoires de renseignements et l'accès à l'information
détenue par les institutions gouvernementales est nécessaire
pour qu'une pleine participation politique soit possible.
Nous examinerons d'abord, dans le présent document, les caractéristiques
de la société d'information fondée sur le savoir
qui sont apparues au cours des cinquante dernières années.
Nous indiquerons, par la suite, certains défis qu'il faudra relever
au niveau de la gouvernance par suite de l'émergence de cette nouvelle
société d'information. En troisième lieu, nous présenterons
les répercussions de ces nouvelles réalités sur les
besoins d'information de la population et nous proposerons certains principes
visant à établir les paramètres d'une politique optimale
en matière d'accès à l'information.
1. Émergence de la société d'information
fondée sur le savoir
Dans une économie axée sur l'utilisation efficace de l'information
et sur la capacité d'innover, la création de la richesse
est ancrée dans la capacité d'apprendre, c'est-à-dire
d'exploiter l'information commune comme une source d'amélioration
continue. Du point de vue du secteur public, puisque l'information et
les connaissances sont réparties naturellement parmi plusieurs
intervenants sociaux (et non seulement en possession uniquement de l'État)
et puisque l'environnement socio-économique évolue rapidement
(nécessitant une adaptation continue), il devient impératif
pour les bureaucraties publiques de s'assurer qu'elles sont en mesure
d'entamer un processus social en vue d'apprentissage collectif et de partage
de l'information. En d'autres termes, que nous nous préoccupions
de la création générale de la richesse ou plus spécifiquement
de l'amélioration des interventions de l'État dans la société,
il faut prêter une attention particulière aux processus d'apprentissage
social.
L'apprentissage social nécessite l'accès efficace aux connaissances
actuelles de tous les intervenants intéressés et le partage
de ces connaissances. Il nécessite également une certaine
collaboration dans l'acquisition de nouvelles connaissances puisque la
collégialité aide à profiter des économies
d'échelle et de portée (le partage des résultats
évite aux collaborateurs d'avoir à réinventer la
roue) et établit le fondement des processus d'apprentissage à
partir de l'expérience. La nécessité d'une plus grande
collaboration a transformé considérablement les rapports
entre l'État et la société puisque le gouvernement
a dû participer de façon variée à des alliances,
des partenariats et des interactions avec d'autres secteurs et avec les
citoyens.
L'apprentissage social efficace dépend, en grande partie, de la
cohésion sociale et de la confiance entre les partenaires en vue
de faciliter un tel partage et une telle collaboration. En l'absence de
confiance, il doit y avoir des règles fondamentales pouvant assurer
l'accès à l'information à toutes les personnes intéressées
afin d'éviter la possibilité d'un manque de coordination
qui peut ralentir le processus d'apprentissage.
Lorsque les formes d'investissement autres que les connaissances étaient
relativement plus importantes, les intrants matériels étaient
moins mobiles et une étroite collaboration était moins cruciale.
La coordination pouvait se faire au moyen de mécanismes du marché
et d'un contrôle ascendant modéré de l'État
lorsque les marchés échouaient. Mais, dans un monde dominé
par un transfert d'information et de connaissances complexes et où
une vaste collaboration est essentielle à l'apprentissage, il se
peut que les marchés et les bureaucraties hiérarchiques
n'offrent pas les arrangements organisationnels optimums et il pourrait
en résulter un manque de coordination. Ce n'est pas seulement parce
que l'information et les connaissances sont de nature un bien public et
que les marchés n'offrent pas efficacement ces ressources, mais
aussi parce que les connaissances représentent le pouvoir et les
bureaucraties ne sont pas disposées naturellement à partager
le pouvoir. Par conséquent, les intervenants dont la participation
au processus d'apprentissage social est essentielle pour que nous puissions
collectivement créer la richesse, innover et améliorer notre
vie collective (qu'il s'agisse des citoyens, des organisations civiques
ou des entreprises privées) peuvent ne pas avoir accès à
toute l'information dont ils ont besoin pour contribuer dans une pleine
mesure à notre gouvernance ou au développement socio-économique.
Il ne peut en résulter qu'un manque de coordination.
À court terme, ce manque de coordination pouvant se produire par
suite d'une répartition moins qu'optimale de l'information peut
être éliminé grâce à une modification
du processus, c'est-à-dire grâce à une modification
des pratiques existantes (plus de transparence, par exemple), éliminant
ainsi les obstacles au partage de l'information et à la collaboration
de différents intervenants dans le cadre du cycle d'apprentissage.
Ces changements dans les conventions ou les habitudes résultent
actuellement de l'expérience et comportent des attentes mutuellement
cohérentes et des principes directeurs communs. Les pratiques changeantes
sont généralement une question de cultures organisationnelles
qui évoluent lentement.
Toutefois, à plus long terme, le manque de coordination peut ne
pas nécessairement être éliminé par l'évolution
des pratiques. En effet, quelquefois la situation est hors de contrôle
à mesure que les attentes diffèrent au lieu de devenir uniformes.
Par conséquent, il est souvent nécessaire d'intervenir directement
pour reformuler et modifier les règles du jeu afin d'assurer un
apprentissage efficace. Il faut apporter des changements plus importants
dans les structures afin de redéfinir les cadres institutionnels
existants qui influent sur le comportement individuel.
Cela est tout particulièrement vrai pour ce qui est des manières
dont l'information est rendue disponible et dont elle est utilisée
et transformée. La culture des utilisateurs de l'information et
celle des détenteurs de l'information vont sûrement interagir
de façon à créer une nouvelle dynamique et entraîneront
souvent des conséquences imprévues qui seront importantes.
Par exemple, si l'information recueillie est utilisée d'une manière
sélective et biaisée à des fins uniquement de dénonciation,
ce genre d'utilisation visant le sensationnalisme et la divulgation ne
fera que provoquer un rationnement de l'information disponible. Par ailleurs,
un certain devoir de réserve dans l'utilisation de l'information
divulguée en vue d'une évaluation critique des activités
de l'État susciterait plus de confiance et d'ouverture. La dynamique
du rationnement cumulatif et de la confiance cumulative est aussi peu
probable : l'une des principales plaintes des personnes demandant de l'information
et des détenteurs de l'information est qu'il y a un réel
danger qu'une dynamique de rationnement cumulatif de l'information ait
déjà commencé par suite de l'utilisation de l'information
divulguée.
Le groupe d'étude, créé par suite de l'insatisfaction
de certains intervenants concernant les règles actuelles régissant
l'accès à l'information et de la dynamique des rapports
de confrontation qui se sont développés entre le Commissariat
à l'accès à l'information et le gouvernement et sa
bureaucratie, aurait pour mandat d'élaborer de nouvelles règles
du jeu mieux adaptées aux circonstances actuelles.
Mais il serait difficile d'y parvenir sans d'abord s'entendre sur une
logique dominante capable de servir de gyroscope dans le cadre de cette
révision. Et c'est là que la perspective de la gouvernance
est utile pour fournir les éléments de base à partir
desquels de nouvelles règles régissant l'accès
à l'information peuvent être établies.
La gouvernance souligne l'importance d'une coordination efficace lorsque
les ressources, l'information et le pouvoir sont largement répartis.
La gouvernance suggère que la politique d'information requise dans
le cadre d'une socio-économie d'apprentissage devrait permettre
de s'assurer que les citoyens et les gestionnaires deviennent des «
moteurs d'apprentissage » (Wriston 1992:119) dans un contexte où
il n'y a pas de maître.
2. L'accès à l'information dans une démocratie
participative : nouveaux défis de la gouvernance
Alors qu'auparavant l'information pouvait être raisonnablement
limitée selon un accès sélectif sans conséquences
importantes, dans la nouvelle société d'information l'accès
à l'information est une nécessité de base car, sans
cet accès, l'apprentissage social est interrompu. Dans ce nouveau
contexte, l'information est non seulement un bien public, mais également
une ressource publique. Certains analystes ont même parlé
de « communes d'information » composées de toute l'information
accessible à titre de droit de tous les citoyens (Roberts 2000a).
Le gouvernement assume une certaine responsabilité en vue de s'assurer
que la population a accès à l'information requise en vue
d'une gouvernance et d'un apprentissage optimums. Cela est d'autant plus
important puisque l'État détient la plus importante banque
d'information dans la société et constitue souvent la seule
source de données uniques très pertinentes pour comprendre
notre environnement social et naturel contemporain et, par conséquent,
nécessaires en vue d'assurer la participation politique de la population
qui revêt une grande utilité.
Toutefois, en adaptant son rôle dans une société
d'information, l'État doit également évoluer dans
un contexte de gouvernance qui change de façon considérable.
Parmi les tendances actuelles indiquant la nécessité de
modifier les règles du jeu, nous devons d'abord noter la réduction
progressive des frontières entre les bureaucraties publiques et
d'autres secteurs, et entre l'État et ses partenaires. Dans la
plupart des démocraties industrielles contemporaines, les gouvernements
établissent comme principe la nécessité d'associer
de façon plus vaste les groupes privés et les groupes de
citoyens à l'élaboration de politiques publiques et à
la prestation de services publics. Par exemple, en reconnaissant les limites
d'anciens modèles organisationnels pour adapter les interventions
de l'État aux besoins et aux réalités des communautés
locales ou de secteurs particuliers, les partenariats entre les secteurs
public et privé se multiplient dans une grande variété
de domaines, allant de l'infrastructure des transports à la prestation
des services sociaux.
Bien qu'il y ait diverses raisons justifiant la tendance vers les partenariats,
il ne faudrait pas interpréter les partenariats entre les secteurs
public et privé simplement comme une nouvelle version de la privatisation.
Il arrive souvent que les partenariats soient essentiellement un moyen
de façonner à nouveau les rapports entre l'État et
d'autres secteurs en vue d'effectuer des interventions publiques mieux
adaptées et plus souples. Les partenariats sont perçus comme
une façon d'exploiter les connaissances des intervenants dans le
secteur privé et dans les communautés, dans l'intérêt
public ou comme un moyen d'habileter les communautés locales ou
de réduire les coûts et de partager les risques (Linder et
Vaillancourt Rosenau, 2000). L'État reconnaît les limites
des partenariats dans un contexte socio-économique où le
succès repose sur la capacité d'adaptation et les renseignements
collectifs. L'État essaie de plus en plus de bâtir des alliances
avec des intervenants non gouvernementaux et de les faire participer à
la production des politiques et des biens publics.
Une autre tendance dans les démocraties contemporaines porte sur
la nécessité et le désir de plus vastes consultations
et d'une plus grande participation des citoyens à la gouvernance
des démocraties. Étant donné que les démocraties
deviennent plus inclusives et participatives, la quantité et la
qualité de l'information dont la population a besoin pour participer
à la gouvernance sont beaucoup plus importantes. En effet, le droit
à l'information est proportionnel à l'obligation des citoyens
de participer à la gouvernance et à l'étendue des
fonctions et des ambitions relatives à la gouvernance assurée
par les citoyens. Alors que les gouvernements nationaux s'efforcent d'améliorer
la qualité de leur engagement des citoyens et de leur processus
de consultation (Wyman et al., 2000), le partage efficace et la communication
de l'information concernant les affaires publiques sont des conditions
essentielles de la réussite.
Ces tendances importantes en matière de gouvernance indiquent
clairement la nécessité d'adopter une nouvelle approche
en matière de communication et de partage de l'information, mais
elles présentent également de nouvelles difficultés
pour les gouvernements qui devront non seulement établir de nouvelles
règles, mais réellement une nouvelle culture en matière
de gestion de l'information. En raison de ces tendances, il faudra modifier
la politique d'information et tenir compte du nouveau contexte qui en
résulte.
En premier lieu, la pluralité des nouveaux modes organisationnels
à l'égard de la prestation des services publics, tels que
le nombre élevé d'accords contractuels avec des organismes
non gouvernementaux, fera en sorte qu'une importante quantité d'information
concernant les affaires publiques ne relèvera plus de l'État
et nous devrons nous demander s'il faut appliquer les nouvelles règles
en matière d'accès à l'information à ces tierces
parties. Deuxièmement, étant donné le déclin
de la confiance des citoyens face aux institutions gouvernementales, il
s'agit là d'une rupture des pouvoirs centralisés, et l'attitude
plus critique à l'égard des décisions du gouvernement,
il sera plus périlleux d'exposer volontairement les processus décisionnels
internes par crainte de répercussions négatives. Enfin,
la difficulté croissante pour les gouvernements de gérer
les risques dans un contexte scientifique et industriel de plus en plus
complexe entraînera de nouveaux défis à relever pour
les gouvernements lorsqu'il s'agit de communiquer l'information au public
au sujet de ces questions complexes en constante évolution.
2.1 Pluralisme structurel et restructuration du secteur
public
Au cours des dernières décennies, les bureaucraties ont
appliqué une variété de nouvelles formes organisationnelles
moins hiérarchiques en s'efforçant de satisfaire à
la nécessité d'établir des partenariats et des rapports
plus approfondis avec des organismes des secteurs privé et civique.
Certains de ces modes organisationnels tels que les agences de distribution
misent sur de nouveaux rapports plus détendus entre les dirigeants
politiques et les fonctionnaires. Mais bien d'autres modes organisationnels,
tels que des partenariats ou des arrangements contractuels plus ou moins
formels, font fond sur l'établissement de rapports plus complexes
entre les intervenants (réseaux transversaux) qui ne tiennent pas
compte des frontières entre les secteurs privé, public et
civique. Il en résulte de multiples modes organisationnels (ce
que Anthony Giddens (2000) appelle le « pluralisme structurel »)
et souvent une diminution concomitante du pouvoir central.
L'émergence de ces nouveaux modèles organisationnels a
de nombreuses répercussions pour les gestionnaires de la fonction
publique qui doivent apprendre à gérer des réseaux
allant au-delà de la fonction publique et qui doivent promouvoir
l'intérêt public dans un contexte où leur pouvoir
sur les membres des réseaux peut être incertain ou limité.
Bien que ces nouvelles formes de rapports avec les intervenants de l'extérieur
soient nécessaires (afin de profiter des ressources et de l'expertise
de ces intervenants de l'extérieur), la coordination des réseaux
est une tâche plus complexe et plus difficile qu'elle ne l'était
dans le cadre d'une gestion publique traditionnelle (Stoker, 1999). Dans
ce nouveau contexte, la confiance, l'interdépendance, la réciprocité
et les négociations constituent des éléments essentiels.
Selon certains analystes, ces réseaux organisationnels résistent
même au contrôle de l'État et sont en grande partie
autonomes (Rhodes, 2000).
Ce pluralisme structurel entraîne inévitablement un changement
dans les frontières entre l'État et la société.
Étant donné que des intervenants non gouvernementaux participent
aux réseaux assurant l'élaboration des politiques et la
prestation des services, les frontières entre l'État et
les intervenants de l'extérieur ne sont plus définies clairement.
Pour ce qui est de la production, de la conservation et de la diffusion
de l'information, le pluralisme organisationnel et le dépassement
des limites ont pour conséquence de multiplier les sources d'information
pertinente au niveau social et politique et de retrouver ces sources en
dehors des services traditionnels de l'État.
Les débats qui ont eu cours récemment dans les démocraties
occidentales visant la révision des droits et des procédures
d'accès à l'information traduisent les difficultés
créées par ces tendances.
Au Canada, la loi fédérale sur l'accès à
l'information a été critiquée par le passé
parce qu'elle n'incluait pas de façon adéquate certains
organismes quasi gouvernementaux (Roberts, 2000b). Mais ces débats
ont également eu lieu au sein d'autres gouvernements. Aux État-Unis,
le recours marque aux litiges comme outil de changement social a généré
plus de jurisprudence sur les cas où organismes quasi gouvernementaux
(ou les organismes par alliance) devraient être considérés
comme des organismes publics aux fins de l'accès à l'information
(Roberts, 2001; Greve, 1999). Toutefois, les réseaux assurant la
prestation de services publics comprenant des contractuels ou des partenaires
de l'extérieur causeront encore plus de problèmes puisque
ces parties externe détiendront de plus en plus d'information importante
sur des questions publiques.
Dans ce contexte, il est impératif d'étudier la portée
des règles régissant l'accès à l'information
afin de s'assurer que les répertoires d'information pertinents
sont protégés.
2.2 Citoyens critiques et perte de confiance à
l'égard du gouvernement
Parallèlement, au moins depuis les années 1960, la plupart
des démocraties occidentales font face à un déclin
de la confiance du public à l'égard de la plupart des institutions
politiques les plus stables. Tout d'abord, l'appui à l'égard
des politiciens en tant que groupe a diminué considérablement.
Un projet important dirigé par Susan Pharr et Robert Putnam (2000)
a récemment confirmé une diminution à long terme
de la confiance des citoyens envers les politiciens dans 12 des 13 démocraties
évoluées qui ont fait l'objet de l'étude, y compris
le Canada. Ces résultats viennent confirmer d'autres études
qui ont indiqué un déclin constant de la confiance à
l'égard des politiciens canadiens depuis 1960 (Clarke, 1992).
Mais cette diminution de confiance ne s'est pas limitée à
la classe politique, on a observé la même tendance dans les
attitudes à l'égard des partis politiques. Une étude
menée récemment par Carty, Cross et Young (2000) a indiqué
un déclin progressif des attitudes positives des Canadiens à
l'égard des partis politiques. Cette tendance s'accompagne d'un
cynisme accru à l'égard des représentants élus
et des gouvernements dans l'ensemble qui sont perçus de plus en
plus comme étant « en dehors de la réalité
» et « non soucieux » des désirs des citoyens.
Enfin, les citoyens des démocraties évoluées, y
compris les Canadiens, démontrent également un niveau de
confiance en déclin à l'égard des organes exécutifs
et législatifs du gouvernement dans son ensemble. Ce point pourrait
être d'ailleurs le plus inquiétant. Selon des sondages menés
en 1996, seulement 21 % des Canadiens étaient confiants que le
Parlement pouvait les représenter, ce qui représente une
diminution importante d'environ 60 % depuis le milieu des années
1970 (Leduc, 1995; Clarke et al., 1995). Dans la plupart des démocraties
occidentales, les niveaux de confiance à l'égard des organes
exécutifs ont connu des tendances similaires (Pharr et Putnam,
2000).
Toutefois, il ne faudrait pas confondre cette perte de confiance avec
l'indifférence croissante à l'égard de la politique.
Au contraire, un grand nombre de sondages ont indiqué que les citoyens
se préoccupaient grandement de la politique et quiconque connaît
un tant soit peu l'histoire des années 1960 et 1970 aura remarqué
le niveau exceptionnel d'activisme politique que les mouvements en faveur
de la paix, des droits civils, de la protection de l'environnement et
des femmes ont démontré pendant ces décennies tumultueuses.
En fait, si le déclin de la confiance des citoyens à l'égard
du gouvernement peut être associé au désengagement
d'un grand nombre de citoyens à l'égard de nombreuses formes
traditionnelles de participation politique, telles que les partis politiques,
elle était également associée à la croissance
d'autres formes d'engagement politique qui ont tendance à être
plus fondamentales et à confronter davantage les organismes de
l'État. Cette situation se traduit par une plus grande motivation
pour demander de l'information (Nevitte 2001). Des études longitudinales
comparatives menées récemment au sujet des attitudes politiques
dans les démocraties occidentales ont indiqué une diminution
parallèle en ce qui a trait au pouvoir gouvernemental et un plus
grand appui de la démocratie (Inglehart, 2000).
Ces tendances dans les rapports entre les citoyens et les intervenants
et les institutions politiques devraient avoir un impact important sur
la manière dont les gouvernements envisagent leur politique d'information
et, notamment, l'accès à l'information. Tout d'abord, il
est probable que cette diminution de confiance donne lieu à une
opposition plus importante à l'égard de la culture du secret
au sein de l'État pour un certain temps. La méfiance peut
sûrement déjà expliquer les demandes précédentes
en vue d'un élargissement des mesures d'accès à l'information.
La fermeté et la stabilité de cette tendance nous portent
à croire que ces demandes se poursuivront au cours des prochaines
années.
De même, bien que l'on puisse juger qu'un certain niveau de confidentialité
soit une condition préalable pour la prise de décisions
efficaces et les activités efficaces du gouvernement, il est peu
probable que les citoyens de plus en plus critiques se contentent de faire
confiance aux politiciens et aux fonctionnaires pour accomplir la tâche
difficile de déterminer l'information qui devrait être divulguée
et celle qui devrait demeurer confidentielle « dans l'intérêt
public ». Il faut s'attendre à des pressions en vue d'une
plus grande divulgation et de l'attribution de pouvoir accru à
une tierce partie indépendante.
Parallèlement, l'attitude de plus en plus critique et de confrontation
à l'égard du gouvernement aura sûrement un impact
négatif sur la volonté des gouvernements et des bureaucrates
de divulguer l'information parce qu'ils appréhenderont les répercussions
au plan politique de la divulgation de l'information dans un contexte
où l'information servira le plus souvent à alimenter les
critiques à l'endroit des processus politiques et bureaucratiques.
La difficulté d'agir de façon plus transparente dans un
contexte politique empreint de méfiance et de blâme sera
d'autant plus importante si les médias et les membres de l'opposition
semblent utiliser les dispositions relatives à l'accès à
l'information principalement comme un outil pour trouver de l'information
préjudiciable qui peut servir à mettre le gouvernement dans
l'embarras.
Dans un tel contexte où les demandes d'accès à l'information
peuvent être perçues comme des éléments déclencheurs
possibles de crises politiques pour le gouvernement, il serait tout à
fait naturel qu'un grand nombre de ministres et de fonctionnaires s'opposent
à une interprétation plus large de la loi.
2.3 Complexité scientifique et société
comportant des risques
Étant donné que l'avènement de la société
d'information est, en partie, défini par la centralisation croissante
des connaissances dans les processus de production et les processus sociaux,
les sciences sont particulièrement prédominantes dans la
vie des citoyens. Tout comme les débats actuels sur les aliments
génétiquement modifiés le démontrent, il est
fort probable que l'application croissante des découvertes scientifiques
à la production industrielle, et même la médecine,
suscitent de grandes controverses au sujet desquelles il sera difficile
de discerner l'intérêt public.
Dans un environnement où les risques sont de plus en plus élevés
et les enjeux scientifiques sont complexes, il sera très difficile
pour les gouvernements d'évaluer les aspects contradictoires de
l'intérêt public et de prendre des décisions éclairées
au nom de leurs communautés. Cependant, il se peut que ces difficultés
perdent de l'importance comparé à la tâche que les
gouvernements devront accomplir pour communiquer efficacement leurs décisions
et la nature des risques que comportent leurs décisions. Étant
donné la méfiance soulignée dans la section précédente,
il est de plus en plus improbable que les citoyens leur donnent le bénéfice
du doute.
Cette situation sera d'autant plus difficile du fait que les communautés
et les citoyens respectent beaucoup moins la communauté scientifique.
Pour ce qui est des questions touchant la santé et l'environnement,
les citoyens ne se contentent plus de la valeur apparente des preuves
scientifiques. Des études sur les politiques en matière
d'environnement et de santé ont indiqué que, notamment pour
régler des enjeux où l'évaluation des risques est
une question de probabilité et où l'incertitude est la norme,
les citoyens concernés n'hésitent pas à demander
un deuxième avis auprès d'experts médicaux et scientifiques.
Le fondement scientifique des décisions prises par l'État
fait de plus en plus l'objet de contestations (Fisher, 1993). On demande
très souvent l'avis d'autres experts scientifiques pour trouver
d'autres conclusions et on critique le fondement scientifique des conclusions
de l'État. Dans certains cas, la science est essentiellement perçue
comme une forme de discours parmi d'autres discours plausibles et légitimes
qui devraient servir de fondement pour les décisions politiques
(Torgerson, 1996).
Dans ce contexte, tout particulièrement parce que la confiance
à l'égard des politiciens et des bureaucrates s'est effritée,
les citoyens exigeront de plus en plus de connaître le fondement
scientifique des décisions prises par l'État et ils voudront
avoir la possibilité d'évaluer eux-mêmes sa valeur.
Ils voudront que les décisions soient de plus en plus prises ouvertement
et, parce que très souvent ils soupçonnent le pire, ils
exigeront la participation des communautés par déférence
aux pouvoirs scientifiques et politiques.
Des études sur la perception des risques indiquent que le public
n'évalue pas les risques comme les scientifiques le font : alors
que ces derniers évaluent les risques en termes de probabilité
et mesurent les sources concurrentes de risques, le public tend à
évaluer les risques en termes absolus et il attache peu d'importance
aux sources de risques qui ne résultent pas de choix individuels.
En somme, la divergence qui existe entre le public et les scientifiques
peut faire en sorte qu'un grand nombre de gestionnaires fédéraux
considèrent que la divulgation de l'information soit une stratégie
comportant des risques. Le public est souvent perçu comme non compétent
et mal préparé pour gérer l'information et la possibilité
que des renseignements erronés soient transmis et la possibilité
de controverses et de perte de contrôle par l'État semblent
croître.
Toutefois, des faits récents ont indiqué que, pour les
gouvernements, le secret entraîne rarement des résultats
positifs pour faire face à ces pressions. Au cours des dernières
années, la mauvaise gestion par les gouvernements des controverses
au sujet des risques a coûté des milliards de dollars en
économies nationales. En fait, comme les recherches de Douglas
Powell et William Leiss l'indiquent, l'absence d'information au sujet
des risques peut être un facteur important qui amplifie les controverses
à ce sujet (Powell et Leiss, 1997).
Les gouvernements doivent plutôt investir beaucoup plus dans les
communications au sujet des risques et chercher à établir
un dialogue pondéré avec le public au sujet de la nature
des différents facteurs de risques et des stratégies acceptables
de gestion des risques. Un dialogue pondéré sera engagé
si on établit la confiance parmi les intervenants (citoyens, gouvernement,
industrie) et si le gouvernement et l'industrie communiquent, au moment
opportun, une information juste au sujet des risques. En bref, il semble
qu'une plus grande ouverture, qu'une plus grande franchise et que plus
de prévoyance soient les composantes d'une meilleure approche à
l'égard de la gouvernance dans la société comportant
des risques.
Par ailleurs, tout comme l'a indiqué Leiss, il est presque impossible
d'établir la confiance et un dialogue pondéré une
fois qu'une controverse se produit (Leiss, 1999). La meilleure politique
à adopter dans ce contexte est de communiquer l'information exacte,
au moment opportun et de façon continue, et les gouvernements
doivent être prêts à agir et à attirer l'attention
sur les points pouvant susciter des préoccupations. L'attitude
de « l'autruche » ne pourra plus s'appliquer. En somme, il
est sage pour le gouvernement d'adopter une politique permettant une vaste
communication et un large accès à l'information étant
donné la prévalante des enjeux liés aux risques dans
la nouvelle société d'information, bien qu'il soit difficile
pour les gestionnaires publics d'adopter cette politique.
Ce conseil de « prudence » n'apportera aucun sens de sécurité
aux politiciens et aux bureaucrates qui sont conscients de la méfiance
croissante des citoyens et de la pugnacité des médias dans
leur poursuite de scandales à exposer. Il se peut qu'ils perçoivent
la nécessité de règles de divulgation plus vastes
et plus opportunes en principe, mais ils peuvent également
craindre que jusqu'à ce que la confiance soit rétablie et
qu'un certain devoir de réserve des médias soit assuré,
une politique de divulgation plus libérale déclencher simplement
encore plus de critiques et suscite la méfiance à l'égard
des politiciens et des bureaucrates. Cela pourrait seulement mener à
une plus grande restriction de la divulgation de l'information et à
une plus grande détérioration de la situation.
Seul un changement culturel pourra transformer la nature des règles
du jeu. Et ce changement culturel sera nécessaire du côté
des demandeurs d'information que du côté des gouvernements
si nous voulons envisager de nouvelles règles élargissant
la divulgation libérale et si nous voulons les mettre en application
de façon significative.
*****
En bref, à mesure que l'État se familiarise avec le nouveau
contexte de gouvernance de la société d'information, il
doit faire face à des pressions contradictoires.
Alors que le nouveau contexte de gouvernance requiert une démarche
d'ouverture à l'égard de la politique d'accès à
l'information, il suscite des défis de taille pour gérer
l'information du gouvernement et la communication de cette information
aux citoyens. D'autres pressions sont exercées pour que les citoyens
participent davantage à la gouvernance avec comme corollaire un
plus grand partage de l'information. La population est également
plus critique et méfiante, ce qui crée un environnement
qui réduit la confiance et favorise la tendance naturelle à
mener les affaires de l'État en secret.
Il faut répondre aux besoins d'apprentissage social et de partage
des connaissances, mais le développement de nouvelles formes d'organisations
traversant les frontières des secteurs public et privé met
également au défi le contrôle public actuel sur l'information
importante concernant les politiques et les services publics et soulève
des questions cruciales au sujet des limites des règles actuelles
d'accès à l'information.
Étant donné la complexité de la gestion des risques
et le défi que représente la communication efficace au sujet
des risques, la divulgation de l'information et la transparence sont à
la fois davantage nécessaires et problématiques.
En résumé, les bureaucraties font face actuellement à
un environnement paradoxal où la nécessité d'une
attitude plus ouverte à l'égard de la gestion de l'information
et les pressions exercées à cet égard coexistent
avec certains défis réels que représente l'établissement
d'une plus grande transparence.
3. Importance du dialogue et renouvellement des principes
directeurs
Il est difficile pour le moment de prévoir les conséquences
des tensions décrites dans les pages précédentes.
Bien que, dans certains cas, les organisations puissent reconnaître
l'importance vitale d'une politique d'ouverture concernant l'échange
de l'information et qu'elles évoluent naturellement vers l'adoption
d'une telle politique, il est peu probable que ce soit la majorité
ou la norme. Il est plus probable que le climat de méfiance décrit
dans la section précédente engendre des confrontations et
de l'hostilité entre l'État (politiciens et bureaucrates)
et les citoyens demandant une plus grande divulgation. Cette situation
empêchera sûrement une évolution facile et naturelle.
Par conséquent, il est sans doute approprié de procéder
à une révision officielle et une refonte rigoureuse des
mécanismes et des règles régissant le partage et
la divulgation de l'information.
Toutefois, il est peu probable qu'une emphase exclusive sur la modification
des règles juridiques et administratives soit suffisante. Si le
problème de fond des pratiques actuelles d'accès à
l'information réside en partie dans les changements d'attitudes
concernant les relations entre l'État et la société,
un changement culturel est essentiel.
En fait, les éléments qui semblent encore plus importants
sont 1) le rétablissement d'un « contrat moral » raisonnable
entre l'État et ses citoyens à l'égard des principes
qui devraient orienter la communication de l'information du gouvernement
et 2) l'établissement d'une confiance mutuelle nécessaire
pour tous ces s'y conforment.
Si nous tenons à ce que les dispositions relatives à l'accès
à l'information soient efficaces, elles doivent permettre à
l'État de faire les arbitrages nécessaires dans un contexte
politique complexe et les citoyens doivent être assurés qu'ils
disposeront des moyens nécessaires pour assumer entièrement
leur rôle de participants à la gouvernance et de personnes
chargées d'assurer une surveillance adéquate de la performance
de l'État. Pour y parvenir, il sera nécessaire d'établir
à nouveau un certain consensus concernant des principes de base
et de faire fond sur les principes reconnus mutuellement, rien de moins
qu'une méthode informelle de communication de l'information qui
caractérise généralement une gouvernance collaborative.
En d'autres termes, il sera toujours nécessaire de recourir à
des procédures d'arbitrage pour régler des situations où
les divergences au sujet de la divulgation sont irréconciliables
entre l'État et les requérants. Une politique efficace d'accès
à l'information devrait principalement viser à favoriser
une culture de transparence, la collaboration et un dialogue pondéré
entre l'État et ses citoyens - caractéristique d'un régime
de gouvernance collaborative (Juillet, Paquet, Scala 2001).
Dans ce contexte, nous croyons qu'à un niveau plus large, les
gouvernements devraient suivre deux principes de base qui sont déjà
grandement reconnus par la loi, mais qui doivent être réitérés
afin de souligner leur importance fondamentale pour la gouvernance contemporaine.
Le contexte actuel de la société d'information et les tensions
entourant la divulgation de l'information du gouvernement exige qu'ils
soient actualisés mais aussi réitérés en tant
que pierre angulaire d'une politique moderne d'accès à l'information.
Premier principe: Accès accordé par
défaut et vaste divulgation sans formalités
Le premier principe est la règle de communication par défaut.
Ce principe confie au gouvernement la charge de la preuve en vue de démontrer
que certains renseignements demandés doivent être gardés
confidentiels. En vue de reconnaître la valeur sociale de la vaste
diffusion de l'information au public dans la société d'information,
les gouvernements doivent se fonder sur la prémisse que les citoyens
peuvent avoir accès, sur demande, à toute l'information
qu'ils détiennent.
Cette politique d'accès élargi devrait tenir compte, autant
que possible, des réalités organisationnelles actuelles
et chercher à inclure les parties associées et les nouveaux
intervenants organisationnels. L'élargissement des principes d'accès
à l'information nécessitera un arbitrage difficile quant
à la façon de traiter certains renseignements habituellement
confidentiels (tels que l'information habituellement considérée
comme des secrets de nature commerciale). Il faudra examiner avec soin
la possibilité de changements juridiques nécessaires pour
assurer la protection adéquate de ces partenariats et de ces accords
contractuels. L'expérience d'autres administrations publiques indique
que des mesures politiques, techniques et législatives sont disponibles
pour adapter les dispositions relatives à l'accès à
l'information au nouveau contexte organisationnel.
De plus, les représentants gouvernementaux participant à
ce type d'alliances et de partenariats devraient informer clairement les
partenaires du secteur privé des responsabilités particulières
et des attentes du public associées à leur décision
de travailler sur des questions ayant trait aux politiques et aux services
publics. Encore une fois, il s'agit d'une question de culture, de compréhension
commune et de règles écrites.
Ce premier principe en matière de droits d'accès à
l'information devrait également être accompagné d'une
politique explicite et plus vaste sur l'information ou s'inscrire dans
cette politique. Cette politique viserait activement à rendre l'information
du gouvernement aussi facilement et largement accessible que possible
sans avoir à recourir aux procédures d'accès à
l'information. La vaste diffusion passive de l'information au moyen des
technologies de l'information telle que le Web devrait faire partie d'une
politique de divulgation sans formalités de l'information
détenue par le gouvernement.
Encore une fois, bien que cette mesure traduise sans doute l'esprit de
la loi actuelle, il n'est pas certain qu'elle soit reflétée
en pratique par l'État. Il subsiste encore beaucoup la culture
du secret entourant les activités des politiciens et des fonctionnaires.
Il est bien clair qu'en plus de fournir l'information requise pour que
les citoyens puissent assurer un contrôle rétroactif des
activités du gouvernement (la fonction traditionnelle des dispositions
de l'accès à l'information), la vaste divulgation sans formalités
vise également à assurer l'apprentissage social et une gouvernance
efficace dans la nouvelle société d'information. Cette mesure
est plus qu'une exigence de responsabilisation, elle résulte du
fait que nous comprenons adéquatement la valeur de l'information
en tant que bien public et en tant que ressource essentielle pour la création
de la valeur dans l'économie du savoir et pour la prestation du
niveau requis d'information pour que les citoyens puissent assumer leur
rôle en matière de gouvernance. Dans le contexte de la gouvernance
contemporaine qui dépend de l'apprentissage social continu pour
assurer son efficacité, un vaste accès à l'information
du gouvernement est également une condition préalable à
des politiques publiques mieux adaptées et plus efficaces.
Deuxième principe: Justification des limites
Le premier principe de vaste divulgation doit cependant être tempéré
par un second principe de confidentialité nécessaire afin
de garantir qu'une transparence excessive ne cause pas de préjudices
personnels ou n'empêche pas de façon déraisonnable
l'État, de fonctionner efficacement dans l'intérêt
public.
Dans certains cas, la divulgation de l'information peut causer préjudice
à certaines personnes. Par exemple, l'accès public à
des renseignements personnels au sujet de la santé ou de la situation
financière d'une personne peut transgresser son droit à
la vie privée et entraver sa capacité de défendre
son bien-être personnel. Dans ce contexte, la protection des droits
et des intérêts fondamentaux des citoyens devrait être
une question de premier intérêt au moment d'établir
les limites de l'accès à l'information du gouvernement.
Lorsque la divulgation de renseignements pourrait causer préjudice
à une personne, l'accès public à cette information
devrait être refusé.
En cas de divergences entre l'intérêt public et le préjudice
personnel, il faudrait élaborer des procédures claires en
vue d'évaluer les deux aspects et il faudrait rendre ces procédures
publiques. Il faut essentiellement élaborer un test de base et
établir des procédures et des normes raisonnablement claires
que les fonctionnaires devront appliquer. Naturellement, il faudra toujours
avoir une tierce partie tel qu'un commissaire indépendant pour
rendre une décision finale quant à l'interprétation
adéquate des règles actuelles pour évaluer la nécessité
de protéger les renseignements personnels par rapport à
la nécessité de divulguer l'information au public. Mais
pour que le système soit pratique et mène à une vaste
culture d'ouverture et de dialogue pondéré entre l'État
et ses citoyens, il faut être confiant que les fonctionnaires sont
en mesure de rendre ces décisions complexes la plupart du temps.
En vue de réformer le cadre régissant l'accès à
l'information, il faudrait résolument mettre l'accent sur l'amélioration
de la capacité de la fonction publique de rendre ces décisions
avec justesse et cohérence plutôt que de compter de plus
en plus sur l'arbitrage d'un tiers. Mais la seule façon de rétablir
la confiance mutuelle entre les citoyens et les politiciens et les fonctionnaires
en matière de l'information du gouvernement - la confiance requise
pour créer une culture réelle de transparence et de dialogue
- est de les faire participer directement à un dialogue pondéré
au sujet des éléments constituant les limites justifiables
de la communication de l'information dans une société démocratique.
Le modèle de tribunal fondé sous le recours constant à
l'arbitrage d'un tiers semble, au contraire, réunir tous ingrédients
pour causer continuellement des conflits et susciter la méfiance.
Toutefois, la protection contre les préjudices personnels n'est
pas la seule limite justifiable de l'accès à l'information
du gouvernement. Parfois, la transparence peut également mal servir
l'intérêt public en influant sur le bien-fondé des
processus décisionnels du gouvernement.
S'il y a trop de transparence, cela pourra gêner le fonctionnement
efficace des processus liés à la gestion et aux politiques.
Ainsi, par peur de sembler déloyal envers certains groupes influents,
des politiciens adopteront un autre comportement et changeront leur discours
et les conseillers hésiteront à promouvoir des points de
vue impopulaires au plan politique qu'ils jugent néanmoins être
dans l'intérêt public. De peur que l'information se retrouve
dans le domaine public et qu'il y ait des représailles, la qualité
des dossiers publics peut diminuer à mesure que les gens hésitent
à mettre leurs points de vue sur papier. En effet, il est déjà
évident que l'intrusion de l'accès à l'information
pour ce qui est de certains documents internes et certaines notes personnelles
a déjà eu un impact sur les processus de gestion et le travail
des fonctionnaires. Cet impact augmentera davantage si la jurisprudence
continue d'élargir la portée de la loi pour inclure de plus
en plus de documents personnels. Par exemple, si des notes personnelles
prises pendant des réunions ou des séances de travail viennent
à être perçues comme étant nécessairement
assujetties à la loi, cela pourrait éventuellement influer
sur la capacité des fonctionnaires d'accomplir leur travail normalement.
En somme, s'il y a trop de transparence, cela pourrait également
se répercuter sur les processus liés à la gestion
et aux politiques d'une manière qui empêcherait de respecter
l'intérêt public. Comme le gouvernement canadien l'a déjà
fait remarquer, à juste titre, dans son Livre vert en 1977 «
la franchise et l'exhaustivité des notes consignées au sein
du gouvernement peuvent être réduites si l'accès public
est systématique » (Canada, secrétaire d'État,
1977: 4) (traduction). Par conséquent, il faut s'entendre sur des
limites raisonnables pour protéger la capacité des gouvernements
de recevoir des conseils indépendants et francs au sujet des politiques
à l'étude et pour que les fonctionnaires estiment qu'ils
travaillent dans un milieu de travail où l'accès à
leurs notes personnelles et leurs travaux en cours est raisonnablement
jugé comme interdit à de tierces parties de l'extérieur
qui seraient incapables de les situer dans un contexte approprié.
La dénonciation de la protection excessive de la vie privée
doit être contrebalancée par une dénonciation comparable
de la transparence excessive.
Bien que l'arbitrage entre le préjudice personnel et l'intérêt
public soit déjà assez complexe, il est encore plus difficile
de peser les situations où une divulgation de l'information gouvernementale
peut entraver la capacité de l'État d'agir dans l'intérêt
public. Il sera déjà difficile d'élaborer des procédures
opérationnelles pour s'assurer que les citoyens sont protégés
contre une divulgation excessive, mais il sera encore plus difficile d'élaborer
des procédures opérationnelles satisfaisantes pour garantir
la capacité de l'État de fonctionner efficacement.
Dans le contexte d'une relation de confiance entre les politiciens, les
bureaucrates et les citoyens, l'intégrité du personnel politique
et bureaucratique pourrait être perçue comme une protection
suffisante contre les abus. Malheureusement, comme nous l'avons vu, l'époque
où nous pouvions présumer qu'une telle confiance prévalait
est révolue.
La notion traditionnelle de « raison d'État » pour
justifier le secret et la confidentialité est peut-être trop
facile à utiliser pour les politiciens et aux fonctionnaires pour
refuser la communication de l'information sans autre justification. Par
conséquent, il est impératif de mettre au point d'autres
mécanismes pour l'application d'une version plus souple de la «
raison d'État », une version limitée par la nécessité
de démontrer que la confidentialité est nécessaire
pour assurer une saine gouvernance. Dans ce cas-ci, la nécessité
de « donner des raisons » est évidente, mais il faut
également le faire dans un langage compris par tous les intervenants.
Si nous ne fournissons pas au public des raisons claires, la confiance
ne pourra être établie et la possibilité de parvenir
à un consensus général au sujet des éléments
représentant les limites acceptables de la divulgation est mince.
Par ailleurs, les possibilités d'apprentissage social sont limitées
si la confiance n'est pas établie.
Enfin, il est à noter que l'arbitrage par un tiers indépendant
devrait être assujetti à la même exigence consistant
à donner des raisons et à le faire dans un langage compris
par tous les intervenants. La publication et la diffusion des raisons
qui incitent le tiers indépendant qui arbitre à déterminer
les mesures à prendre dans les cas d'espèce seront essentielles
pour l'établissement d'une pratique uniforme en matière
d'accès à l'information. De plus, étant donné
la position stratégique du tiers indépendant en tant qu'arbitre
final au sujet des pratiques acceptables dans ce domaine, les règles
et la justification que l'arbitre utilisera à cet égard
enverront un message clair à l'ensemble des fonctionnaires et des
citoyens pour ce qui est des raisons acceptables permettant de refuser
la divulgation de l'information détenue par le gouvernement.
Ces normes en constante évolution seront progressivement intégrées
dans la nouvelle culture organisationnelle qui se développera par
l'application de la politique sur l'accès à l'information.
Plusieurs caractéristiques des sociétés contemporaines
comportent des défis importants à relever pour l'État
en vue d'assurer une gouvernance efficace. Il y a, notamment, les changements
socio-économiques qui se produisent rapidement et auxquels les
intervenants des secteurs public et privé doivent s'adapter continuellement,
les risques associés à de nombreux enjeux contemporains
où les sciences sont incertaines et font couramment l'objet de
contestations, et une population plus critique qui se méfie des
institutions politiques traditionnelles et qui est plus apte à
s'opposer et à contester. Un grand nombre de ces caractéristiques
peuvent être attribuées, partiellement ou entièrement,
à l'émergence de la société d'information.
Pour pouvoir relever ces défis, il se peut que les gouvernements
nationaux soient tentés de se refermer et de restreindre l'information
afin de rétablir un plus grand contrôle et de se protéger
contre les contestations et les critiques en privant la population de
renseignements au sujet de leurs processus décisionnels internes
et de leurs activités. Dans ce contexte, les politiques d'accès
à l'information seraient resserrées afin de réduire
les possibilités de contestation des décisions prises par
l'État.
Nous estimons qu'il est peu probable qu'un tel plan d'action réussisse
à rétablir le pouvoir de l'État et irait à
l'encontre des changements structurels touchant actuellement nos démocraties
industrielles.
Pour établir un plan d'action plus visionnaire, il faudrait reconnaître
que l'information joue de plus en plus un rôle essentiel pour générer
prospérité et bien-être collectif et personnel. Ainsi,
l'information et les connaissances produites et conservées par
les organismes gouvernementaux constituent une ressource qui, si elle
est utilisée habilement par les organismes d'État, les entreprises
et les citoyens, pourrait contribuer à accroître la croissance
personnelle, la prospérité au niveau collectif et privé
et à améliorer la gouvernance démocratique. Dans
cette perspective, il est impératif que les politiques d'accès
à l'information soient intégrées à une plus
vaste politique publique sur la production, l'utilisation et l'accès
en matière d'information. Une ouverture optimale constituerait
alors un objectif logique pourvu que des principes opérationnels
soient établis en vue de s'assurer que les droits et les intérêts
fondamentaux des citoyens sont protégés et que l'État
demeure en mesure d'agir efficacement dans l'intérêt public.
Enfin, nous devons également souligner que, pour atteindre cet
objectif, il faut principalement un changement culturel. Bien que des
amendements à la loi soient nécessaires, ils ne sont pas
suffisants. La responsabilisation démocratique et l'apprentissage
social seront mieux servis par une culture d'ouverture et de transparence
à grande échelle au sein du gouvernement et de la fonction
publique et par un dialogue pondéré entre les fonctionnaires,
les politiciens et les citoyens reconnaissant que certaines limites à
une transparence complète sont également dans l'intérêt
public. Mais cette culture d'ouverture et de dialogue pondéré
ne pourra se développer à moins que nous rétablissions
une plus grande confiance à l'égard du gouvernement et que
nous passions outre certains différends profonds qui ont marqué
récemment les rapports avec le Commissariat, les partis de l'opposition
et les critiques externes. Bien que résultant, sans aucun doute,
d'un engagement réel à l'endroit de valeurs démocratiques,
cette dynamique de confrontations et de litiges constants n'est pas de
nature à mener à la communication de routine et de transparence
que nous devrions viser.
|
AU SUJET DES AUTEURS
Gilles Paquet
Gilles Paquet (M.A., B.A., B.Phil., B.Sc.Soc., Université Laval) est un
professeur de science économique, de gouvernance et de gestion gouvernementale
à l'Université d'Ottawa. La recherche de M. Paquet porte sur l'économie
industrielle, la gouvernance, la politique gouvernementale et la gestion.
Il a écrit ou édité 25 livres sur différents sujets
(études urbaines, sociétés multinationales, gouvernance),
plus de 140 chapitres dans des livres et quelque 100 articles dans différentes
revues comme Annales (ESC), le Canadian Historical Review, le Journal of Cultural
Economics, la Revue canadienne d'économique, la Revue d'économie
politique, Gestion 2000, Technology in Society, Science and Public Policy et la
Revue générale de droit.
M. Paquet est membre de l'Ordre du Canada, Membre de la Société
royale du Canada et de la Royal Society of Arts of London.
Luc Juillet
Luc Juillet, B.Sc.Soc., M.A. (Ottawa), Ph.D. (Carleton), est professeur adjoint
de science politique à l'Université d'Ottawa. Les sujets de recherche
de M. Juillet comprennent les institutions politiques canadiennes, l'écologie,
l'environnement et la politique, les théories de l'analyse des politiques
gouvernementales et les nouvelles formes de gouvernance et de démocratie.
Il a publié de nombreux articles sur la gouvernance, sur l'environnement
et sur la politique.
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