Rapport 20 - Groupe d'étude de l'accès à l'information
LA LOI SUR L'ACCÈS À L'INFORMATION ET LA COLLECTIVITÉ
CANADIENNE DE LA SÉCURITÉ ET DU RENSEIGNEMENT
I. Documents historiques
Dans le présent document, le terme « documents
historiques » désigne des documents importants du point de
vue historique qui ont été préservés sous
une forme lisible et qui, du fait de leur âge, ne peuvent plus avoir
d'importance opérationnelle courante. Je n'ai pas tenté
de fixer un âge pour ce genre de documents, mais je pense que l'on
pourrait établir comme point de référence estimatif
universel un seuil de 30 ans.
Les documents historiques devraient être considérés
comme étant un élément important de l'équation
du marché tacite selon lequel la collectivité de la sécurité
et du renseignement doit équilibrer le besoin de communiquer l'information
au public avec l'obligation de préserver la sécurité.
A priori, les documents historiques devraient présenter le problème
le moins complexe pour la collectivité de la sécurité
et du renseignement et être le domaine dans lequel la collectivité
pourrait le plus facilement donner au public, par la communication de
l'information, la preuve de son engagement à respecter les termes
du marché.
Ce n'est pourtant pas encore le cas. Le Canada est très en retard
par rapport à ses principaux alliés en matière de
renseignement (le Royaume-Uni et les États-Unis) en ce qui concerne
le nombre et la qualité des documents historiques divulgués.
Aucun effort n'est apparemment déployé ou prévu pour
combler cet écart, ce qui, compte tenu de la nature bien plus délicate
des archives conservées par ces deux nations alliées, est
pour le moins paradoxal. Il est même possible que les intervenants
ne saisissent par l'ampleur démesurée de l'écart.
Le « problème » des documents historiques est que ces
derniers remettent en question le mode de fonctionnement du « marché »
relatif à l'accès à l'information.
Avant de discuter plus en détail du problème des documents
historiques, il convient de souligner trois points interreliés.
Le premier porte sur ce que l'on pourrait appeler le principe fondamental
régissant le système d'accès; le deuxième
concerne une hypothèse plutôt naïve sur laquelle repose
la Loi sur l'accès à l'information; le troisième
est lié à l'absence de toute limite de temps pour les exceptions
prévues par la Loi.
Quelle qu'ait été l'intention des architectes de la Loi
sur l'accès à l'information au début des années 80,
il faut admettre qu'il s'agit d'un système conçu en fonction
d'une vision axée sur « la demande des consommateurs ».
La Loi devait permettre de satisfaire la demande supposée
d'information sur les activités gouvernementales de la part des
citoyens, en mettant en place un système par lequel les particuliers
avaient le droit de demander à accéder à des documents
et disposaient d'un mécanisme relativement transparent pour suivre
l'état de leur demande et pour contester des résultats perçus
comme injustes. Le système était fondé sur une analogie
erronée : les citoyens sont peut-être des consommateurs,
mais les documents des institutions fédérales ne sont pas
des produits de consommation. Cette démarche avait pour effet d'ignorer
la valeur des documents du gouvernement en tant que masse cohérente
de documents étroitement liés et fréquemment indivisibles
et de privilégier une approche atomistique. Une telle démarche
transformait de fait les archives en un centre commercial où
les particuliers pouvaient se promener avec leurs paniers à la
recherche des produits désirés. Plus étrange encore,
ces consommateurs d'information devaient souvent faire leurs courses les
yeux bandés.
Il serait difficile de trouver une analogie dont la mise en pratique
ferait davantage affront à une compréhension véritable
des principaux aspects de l'histoire canadienne, dans le secteur de la
sécurité et du renseignement ainsi que dans biens d'autres
domaines.
On pourrait bien sûr rétorquer que la Loi sur l'accès
à l'information n'a pas été conçue comme
le seul instrument de diffusion au public de documents historiques de
l'administration fédérale. En fait, ce point est explicitement
établi dans la Loi (L.R. 1985, ch. A-1, art. 2) :
« La présente loi vise à compléter les modalités
d'accès aux documents de l'administration fédérale;
elle ne vise pas à restreindre l'accès aux renseignements
que les institutions fédérales mettent normalement
à la disposition du grand public. »
Malheureusement, cet objectif s'est avéré bien naïf,
en particulier pour ce qui a trait aux documents relatifs à la
sécurité et au renseignement. Mis à part la Loi,
il n'existe actuellement aucun mécanisme en place pour la déclassification
et la communication de documents historiques de cette nature, ni aucune
volonté apparente de mettre en place d'autres mécanismes
(3). Cela se traduit par un centre commercial quasiment désert,
qui est seulement visité par quelques chercheurs persistants. Cette
situation rappelle le triste spectacle des magasins de Moscou aux moments
les plus sombres de l'Union soviétique.
Le problème posé par les documents historiques est aggravé
par le fait qu'aucune limite de temps n'est fixée pour les exemptions.
En théorie, les documents peuvent donc faire l'objet d'une exemption
« éternelle », ce qui est complètement absurde.
Du point de vue pratique, l'exemption peut s'appliquer jusqu'au point
où l'on aura du mal à estimer la pertinence des documents
en question et à les mettre en contexte. Hors de portée
de toute mémoire, sans que personne ne puisse surveiller leur état
de préservation et leur lisibilité, de tels documents peuvent
aisément « se perdre dans l'oubli », tant au sens figuré
qu'au sens propre.
Actuellement, en ce qui concerne les documents relatifs à la sécurité
et aux renseignements, la Loi sur l'accès à l'information
ne prévoit aucun système réalisable pour la communication
de blocs cohérents et importants de documents, les seuls à
partir desquels des recherches historiques fructueuses peuvent être
menées. Elle débouche au contraire sur un système
atomisé permettant certes d'effectuer des travaux historiques limités,
mais qui empêche dans la pratique toute recherche de plus grande
envergure. L'histoire de la collectivité canadienne de la sécurité
et du renseignement est donc mal connue. Il existe dans ce domaine des
obstacles énormes à la recherche, à savoir l'absence
de connaissances de base et la perception que le mécanisme d'accès
à l'information, loin d'aider les travaux de recherche, aurait
pour effet de dissuader les chercheurs, en raison du temps exigé,
de l'incertitude concernant les résultats et, dans certains cas,
des coûts connexes. L'absence d'ouverture en matière de documents
historiques signifie que notre compréhension de l'histoire canadienne
dans le domaine de la sécurité et du renseignement pourrait
reposer sur des documents étrangers, en particulier des documents
américains et britanniques. On s'expose évidemment dans
ces circonstances aux dangers d'une déformation et d'une perception
erronée de la réalité historique.
La question qui se pose est la suivante : si la Loi sur l'accès
à l'information ne visait pas la monopolisation des processus
de communication des documents, pourquoi ce phénomène s'est-il
produit dans le secteur de la sécurité et du renseignement?
La réponse réside à mon avis en trois facteurs :
les ressources, la volonté et la lourdeur bureaucratique.
Pour mieux situer la question des ressources, il faut comprendre que
la collectivité de la sécurité et du renseignement
affecte en priorité ses ressources à ses propres opérations
en matière d'information. La collectivité de la S&R
exploite un « cycle » traditionnel de renseignement, par lequel
elle doit absolument recueillir, analyser et diffuser de l'information
utile à l'intention des dirigeants gouvernementaux. Il s'agit d'une
fonction exigeante, en particulier dans le contexte actuel de la S&R.
Cette collectivité est en effet confrontée à des
questions complexes dans un monde qui n'est plus dominé par la
dynamique bien connue de la guerre froide, ainsi qu'à un flot torrentiel
d'informations rendu possible par la révolution des communications.
La collectivité canadienne de la sécurité et du renseignement
a toujours connu des problèmes d'insuffisance des ressources et
du financement et d'une mauvaise compréhension de la part des décideurs.
On peut soutenir que cette situation perdure aujourd'hui.
La collectivité S&R a une tâche à accomplir;
elle ne dispose pas de ressources supplémentaires à consacrer
à des efforts proactifs de diffusion de documents. Par « efforts
proactifs », j'entends un processus par lequel une organisation de
la collectivité de la S&R analyserait en détail ses
documents historiques, les diviserait le cas échéant et
les mettrait à la disposition du public aux Archives nationales.
Ce point a été soulevé par Tom Bradley, directeur
adjoint et chef du Secrétariat du Service canadien du renseignement
de sécurité (SCRS). Le SCRS est à l'évidence
fier de son unité d'accès à l'information. Il consacre
des ressources considérables à ce secteur et s'est doté
d'une section comptant 13 employés. Au cours de mes consultations,
j'ai constaté que le SCRS, à la différence de nombreuses
autres institutions fédérales, obtient fréquemment
des cotes élevées pour son professionnalisme à l'égard
du traitement des demandes d'accès à l'information.
(4) Le nombre de ces demandes a augmenté notablement
depuis 1992 et le SCRS ne pense pas avoir les ressources pour s'occuper
en plus de la communication proactive de documents. Or, dans le cas de
documents historiques sous son contrôle, seul le SCRS pourrait agir
de manière proactive. Le Service est également le seul en
mesure d'exécuter une stratégie proactive à cet égard,
en raison d'un protocole de consultation obligatoire conclu avec les Archives
nationales.
Les questions de ressources se recoupent avec celles relatives à
la volonté d'agir. Mes consultations auprès des représentants
du SCRS, du Centre de la sécurité des télécommunications
(CST) et du Bureau du Conseil privé révèlent que
ces organisations éprouvent peu d'intérêt à
prendre l'initiative pour élargir l'accès aux documents
historiques. Je ne pense pas que cela découle d'un manque d'intérêt
de la collectivité envers son histoire ou d'une méconnaissance
des dangers que présente la perte de la mémoire historique.
Il s'agit simplement d'une question de priorités. Même si
elle a une histoire très intéressante, une collectivité
du renseignement de taille réduite et disposant de peu de ressources
consacre inévitablement tous ses efforts aux opérations
courantes, aux problèmes du moment et aux activités quotidiennes.
De plus, la collectivité de la sécurité et du renseignement
reçoit peu d'incitation à considérer les documents
historiques comme une catégorie séparée et spéciale
de dossiers. Non seulement cette perspective se heurte-t-elle aux préoccupations
traditionnelles à l'égard des secrets et à la peur
d'établir des précédents, mais le caractère
intemporel des documents relatifs au renseignement est explicitement soutenu
par les exemptions prévues dans la Loi sur l'accès à
l'information.
Le précepte le plus courant au sein de la collectivité
de la S&R à ce sujet est clairement énoncé dans
la présentation faite par Norman Sirois, cadre supérieur
du SCRS chargé de l'accès à l'information, à
l'occasion de la réunion annuelle de la Société historique
du Canada, à Edmonton, en Alberta, au mois de mai 2000. M.
Sirois s'exprimait en les termes suivants :
« Certains avanceront que des documents datant de 50 ans
ou plus ne devraient pas faire l'objet d'exclusions, étant donné
le temps écoulé. L'expérience du renseignement
à la SCRS nous incite à penser le contraire. Nous estimons
que la diffusion de ces documents anciens continue de poser un risque.
La connaissance par le public du degré d'utilisation présente
ou passée de certaines méthodes et de certains procédés
se traduirait par une visibilité accrue du niveau de risque que
présentent certaines personnes faisant l'objet d'une enquête,
ainsi que de l'ampleur des connaissances et de l'intérêt
du Service envers leurs activités. Armées de ces connaissances,
les personnes dont les activités sont hostiles aux intérêts
canadiens pourraient évaluer l'ampleur et la qualité de
nos ressources, ainsi que le degré de spécialisation du
Service. En analysant les documents fournis, ces personnes et ces groupes
seraient en mesure de prévoir les activités du Service
et de réduire ainsi l'efficacité éventuelle des
efforts prévus. » (5)
M. Sirois fait ici référence aux documents préparés
au plus tard en 1950 par le Service de sécurité de
la GRC, à l'époque où ce Service, qui n'existe plus,
se consacrait essentiellement aux activités de contre-espionnage
dirigées vers l'Union soviétique, État qui a depuis
disparu, et à la surveillance de mouvements dissidents ou politiques
jugés subversifs, dont très peu existent encore. À
mon avis, l'argument de M. Sirois manque de crédibilité.
Je le cite toutefois, non pour amorcer une polémique, mais pour
souligner le fait que le SCRS et d'autres organisations de la collectivité
de la sécurité et du renseignement considèrent la
communication de documents historiques au public comme une source de risques
et de besoins en ressources, sans aucun gain apparent pour leurs opérations
quotidiennes.
On pourrait certes avancer que ce genre d'attitude révèle
un manque de perspective concernant l'apport de l'histoire dans les domaines
de l'établissement d'une morale institutionnelle, de la formation
interne ou de l'acceptation politique ou publique, mais le fait est qu'une
telle perspective s'acquiert par le vécu. On se trouve en quelque
sorte dans une impasse, car il est difficile de démontrer la valeur
de la diffusion de documents historiques qui n'ont jamais été
rendus publics.
Cela nous mène au troisième aspect du problème des
documents historiques, que j'ai qualifié de « lourdeur bureaucratique ».
Même si la collectivité de la S&R était favorable
à la diffusion des documents historiques, aucune structure hiérarchique
réelle n'est en place pour qu'un tel changement se concrétise.
La collectivité canadienne de la sécurité et du renseignement
a une structure décentralisée. Les différentes tâches
spécialisées du secteur du renseignement sont réparties
entre diverses organisations, sans coordination centrale autre que celle
exercée par les structures distantes de comités et de secrétariats
gérées par le Bureau du Conseil privé, sous l'égide
du bureau du coordonnateur de la Sécurité et du renseignement.
La structure de la collectivité délègue à
chaque organisation la responsabilité des stratégies de
communication de ses documents. Ces institutions ne voient aucun avantage
à la communication proactive et volontaire de documents historiques.
Le système d'accès à l'information comprend bien
sûr d'autres intervenants, comme les archivistes des Archives nationales
du Canada. (6) J'ai rencontré
des archivistes principaux à ce sujet. Ils participent, en vertu
du mandat des Archives nationales, à des négociations avec
les ministères afin d'établir des calendriers pour la garde
des documents des institutions fédérales, qui régissent
le processus suivant : les décisions quant à la préservation
ou à la destruction des documents; le cas échéant,
le transfert du contrôle de ces derniers des ministères aux
Archives nationales; leur désignation comme des documents « historiques »
qui peuvent être communiqués au public. Le principal intérêt
des archivistes est d'assurer la garde, le transfert, le catalogage et
la préservation des documents de manière ordonnée.
Ils sont tenus d'adopter une vision à long terme et m'ont expliqué
sans ambages que les Archives nationales ne peuvent se permettre de sembler
devancer les ministères du point de vue des stratégies de
communication des documents. Cela nuirait à leurs rapports étroits
avec les ministères et, possiblement, au sort des documents mêmes.
À l'instar de la collectivité du renseignement, les Archives
nationales définissent leur travail en des termes qui les empêchent
de prendre l'initiative d'une stratégie proactive de divulgation
des documents historiques.
La Division de l'accès à l'information et de la protection
des renseignements personnels (AIPRP) des Archives nationales (séparée
du point de vue organisationnelle du reste du personnel des Archives)
est confrontée à des contraintes du même ordre.
(7) Sarah Gawman, directrice par intérim de la Division
de l'AIPRP aux Archives nationales, m'a beaucoup aidé en me présentant
les diverses options existantes pour la divulgation des documents des
institutions fédérales. Elle m'a décrit trois processus
possibles. Le premier consiste en une demande officielle d'accès
aux documents de l'administration fédérale. Ces demandes,
dans le cas des documents du SCRS, sont toujours envoyées pour
examen au groupe du SCRS chargé de l'AIPRP, en vertu de l'entente
en vigueur entre les Archives et le SCRS. Pour ce qui est des documents
d'autres institutions fédérales du secteur de la S&R,
elles sont parfois transmises pour examen aux ministères, comme
cela est souvent le cas avec le MAECI, et font toujours l'objet d'un processus
de consultation bilatérale entre les Archives et les ministères.
Sarah Gawman indique que les relations de travail étroites entre
les ministères et la Division de l'AIPRP des Archives nationales
permettent à cette dernière d'établir à l'avance
les besoins probables de prorogations des délais à la période
initiale de 30 jours applicable aux réponses aux demandes
d'accès à l'information. Elle mentionne tout particulièrement
à cet égard la relation de travail efficace avec le groupe
du SCRS chargé de l'accès à l'information. Les prorogations
au délai de 30 jours semblent être utilisées
presque partout et s'expliquent en partie par les exigences relatives
aux consultations. D'après ma conversation avec Sarah Gawman, je
crois comprendre que la période moyenne de prorogation est de 90
à 120 jours, soit de trois à quatre mois.
Passons au deuxième processus, que Mme Gawman
décrit comme un « examen informel ». La Division de l'AIPRP,
en réponse à la demande d'accès à des documents
déposée par un chercheur, convient avec le chercheur d'entamer
un examen informel du matériel, hors du cadre des procédures
d'accès à l'information. Ce processus permet à la
Division de traiter des demandes complexes liées à la recherche,
qui peuvent faire partie d'un projet de recherche à plus long terme.
De plus, le traitement des examens informels n'est pas soumis au délai
officiel de 30 jours ni aux prorogations ultérieures. Pour
sa part, le chercheur n'a pas tenu à payer de droits, mais ne peut
pas non plus utiliser la procédure de traitement des plaintes si
le matériel n'est pas communiqué. Le chercheur peut bien
sûr décider ultérieurement de passer de l'examen informel
à une demande officielle d'accès à l'information,
et avoir ainsi recours au processus de traitement des plaintes. Toutefois,
le chercheur qui décide d'emprunter cette voie connaîtra
des délais cumulés importants et une expérience insatisfaisante.
Les examens officiels et informels relatifs à l'accès à
l'information se font bien sûr sur l'initiative des consommateurs.
À mon avis, ni l'un ni l'autre de ces processus ne peuvent mener
à la diffusion de documents formant un ensemble suffisamment complet
pour inciter à des recherches d'envergure et à l'acquisition
de connaissances par le public.
Le troisième processus possible consiste en ce que l'on appelle
un « examen en bloc » de documents. Il se déroule principalement
de l'initiative des Archives, même si les Archives peuvent tenir
compte de l'intérêt exprimé par des chercheurs à
l'égard de certains genres de documents. Il n'existe cependant
aucun moyen systématique d'établir l'intérêt
du public pour les documents ou de recevoir les avis de spécialistes
du milieu universitaire. Plusieurs critères ont été
établis pour le processus de divulgation en bloc. Le premier est
que les documents en question doivent dater de plus de 20 ans. Sans
doute plus important, les documents ne doivent pas être jugés
de nature délicate. Si ces critères sont respectés,
la section chargée de l'accès de l'information, en consultation
avec le personnel des archives, examinera un échantillon des documents
(environ 5 % du bloc) pour vérifier à quelle catégorie
ils appartiennent. Si l'échantillonnage confirme que les documents
ne contiennent probablement pas d'information de nature délicate,
il sera alors décidé que ce groupe de documents peut être
communiqué dans son intégralité sans que l'on doive
les examiner page par page, fichier par fichier. Ce processus est utilisé
pour des dossiers relevant par exemple d'Agriculture, de Parcs Canada,
de Travaux publics ou encore de Transport Canada pour les documents relatifs
aux phares.
On constate d'emblée que le processus d'examen en bloc, même
s'il est éventuellement applicable aux documents historiques de
la S&R, ne sera jamais utilisé pour ces documents compte tenu
des critères existants. Sarah Gawman m'en a donné la confirmation,
de même que Bob McIntosh, le chef de la division État, militaire
et affaires extérieures des Archives nationales. Cependant, la
collectivité du renseignement des États-Unis peut pour sa
part recourir à un processus d'examen en bloc pour des documents
anciens relatifs au renseignement, ce qui laisse penser que cela est réalisable,
malgré des a priori défavorables au Canada. Nous pourrions
profiter de l'expérience des Américains dans ce domaine.
J'en conclus donc que nous sommes dans une impasse dans le domaine des
documents historiques relatifs à la sécurité et au
renseignement. Cette impasse se perpétue en raison de plusieurs
facteurs :
- l'absence de limites de temps applicables aux exceptions prévues
par la Loi;
- le manque de ressources pour communiquer les documents de manière
proactive;
- le manque de volonté de communiquer les documents de manière
proactive de la part des personnes qui en ont le contrôle;
- l'absence de centralisation et de leadership relativement aux dossiers
de la collectivité canadienne de la sécurité et
du renseignement;
- l'incapacité où se trouvent les Archives nationales
à prendre l'initiative.
Cette impasse se traduit par l'impossibilité de respecter l'intention
explicite de la Loi sur l'accès à l'information
de ne pas interférer avec d'autres processus pour la communication
des documents. Au contraire, l'ensemble du processus de divulgation des
documents est régi par la Loi sur l'accès à l'information.
Il en découle un système très fragmenté et
insatisfaisant, alimenté par la « demande des consommateurs ».
Ce système provoquera inévitablement la destruction générale
d'archives cohérentes de l'administration fédérale
et leur substitution par une collection atomisée, essentiellement
rassemblée au hasard, dont la divulgation dépend entièrement
de l'initiative de chercheurs travaillant généralement en
isolation les uns des autres.
Conclusion et recommandations concernant les documents historiques
L'impasse que je viens de décrire est inacceptable
et doit être résolue. Il faut mettre en place un système
qui permette la déclassification cohérente et la communication
des documents ayant une valeur historique dans le domaine de la sécurité
et du renseignement et qui ne dépende pas du processus d'accès
à l'information. J'estime que le marché tacite et essentiel
que représente la Loi sur l'accès à l'information
ne pourra être respecté qu'avec la mise en place d'un tel
système; le statu quo ne permet pas d'atteindre le compromis visé
entre le devoir de protéger des documents de nature délicate
et le besoin d'ouverture.
Je recommande d'envisager l'adoption des mesures suivantes à l'appui
d'une stratégie cohérente et raisonnable de communication
des documents historiques :
1. L'établissement de limites de temps pour les exceptions prévues
par la Loi. Ces délais peuvent varier selon la nature
des documents, avec pour minimum une période de 20 à 30 ans
et la possibilité de les prolonger de 50 à 75 ans.
Toutefois, ces limites devraient être envisagées avec circonspection,
leur usage devrait être limité en fonction des résultats
d'une analyse détaillée sur le préjudice qui pourrait
découler de la divulgation de l'information et elles devraient
faire l'objet d'un examen périodique.
2. Une plus grande transparence est nécessaire en ce qui concerne
les échéanciers applicables au transfert des documents des
ministères aux Archives nationales.
3. Un guide relatif aux documents historiques des Archives nationales
en matière de sécurité et de renseignement devrait
être préparé et publié.
4. Il faudrait inciter les ministères de la collectivité
de la S&R à recenser et à traiter au moyen d'« examens
en bloc » les documents historiques qui devraient être rendus
publics et transférés aux Archives nationales, et leur allouer
les ressources nécessaires à cet égard.
5. On pourrait faire immédiatement un premier pas dans la diffusion
des documents anciens relatifs à la sécurité et au
renseignement. Deux voies sont possibles à cet effet : des
examens en bloc par période, suivant l'exemple de la stratégie
relative aux documents de l'OTAN, ou encore l'amorce d'une collection
centrale importante de documents, p. ex., des comptes rendus et des
documents de travail du Joint Intelligence Committee et du Joint Intelligence
Staff pour la période allant de 1943 à 1970.
6. Il convient de reconnaître le besoin d'une responsabilité
et d'un leadership centraux pour la politique de communication des documents
historiques, qui seraient dévolus au Secrétariat de la sécurité
et du renseignement du Bureau du Conseil privé et ajoutés
au mandat du coordonnateur de la Sécurité et du renseignement.
Des ressources supplémentaires seraient nécessaires pour
permettre au coordonnateur d'accomplir cette tâche.
7. Un groupe sur les documents historiques de la collectivité
du renseignement devrait être formé. Ce groupe, qui serait
composé de fonctionnaires et d'universitaires, se rencontrerait
régulièrement pour définir les catégories
de documents historiques qui devraient être rendus publics en priorité
et pour déterminer qui collaborera avec la collectivité
du renseignement afin de mener à bien ses activités de divulgation.
(8)
8. Il faudrait créer une petite unité spécialisée
dans les questions historiques, qui serait à la disposition de
toute la collectivité de la sécurité et du renseignement.
Le mandat de ce groupe d'employés serait semblable à celui
du Centre for the Study of Intelligence de la CIA, à savoir promouvoir
les connaissances historiques dans l'ensemble de la collectivité,
soutenir la formation et servir de point de diffusion pour la publication
de rapports historiques.
II. Documents contemporains
Pour les besoins de la présente discussion, j'utiliserai
le terme « documents contemporains » pour distinguer les documents
historiques du matériel plus récent. Comme point de repère
approximatif, disons que ce terme désigne les documents datant
de moins de 30 ans relatifs à la sécurité et
au renseignement, qui sont probablement conservés par les ministères
plutôt que par les Archives nationales et qui pourraient demeurer
pertinents du point de vue opérationnel ou stratégique.
À mon avis, étant donné l'évolution rapide
que connaît le secteur de la sécurité aux échelons
national et international, ainsi que la priorité accordée
aux événements et aux opérations actuels par la collectivité
canadienne, il est probable que la plupart des documents conservés
n'ont pas d'importance véritable pour les activités du secteur
après un délai de cinq à dix ans.
En ce qui concerne les documents contemporains, nous abordons un aspect
distinct du marché décrit au début du présent
rapport. J'estime que l'équilibre du marché relatif à
l'accès à l'information doit ici être différent,
car il convient d'accorder tout le soin voulu aux préoccupations
du secteur et de privilégier la protection des secrets par rapport
à l'ouverture (documents historiques).
La mise en œuvre de ce changement ne va pas sans créer des problèmes.
Par exemple, étant donné la carence du système d'accès
à l'information au chapitre des documents historiques et l'absence
de distinction entre les documents historiques et contemporains, la collectivité
de la sécurité et du renseignement est de plus en plus poussée
à appliquer des critères uniformes à toutes les sortes
de documents. Dans ce contexte, les attentes concernant la divulgation
de documents contemporains sont plus élevées qu'elles ne
le seraient si davantage de documents historiques étaient disponibles
aux fins d'étude et de consultation.
Un deuxième problème, qui n'est pas sans liens avec le
premier, se pose du fait que le public connaît généralement
mal la fonction de la sécurité et du renseignement au Canada
et qu'il doute de ce fait que le Canada ait des secrets à protéger.
Ce scepticisme complique la tâche de la collectivité de la
sécurité et du renseignement, qui doit prendre des précautions
inutiles pour être vue comme respectant scrupuleusement et équitablement
la lettre et l'esprit de la Loi sur l'accès à l'information.
La Loi sur l'accès à l'information prévoit
« l'accès aux documents de l'administration fédérale
en consacrant le principe du droit du public à leur communication,
les exceptions indispensables à ce droit étant précises
et limitées et les décisions quant à la communication
étant susceptibles de recours indépendants du pouvoir exécutif. »
(9) Il me semble impossible que cette vision du droit d'accès
aux documents contemporains dans le domaine de la sécurité
et du renseignement se concrétise. Un tel droit d'accès,
s'il était interprété littéralement, serait
impraticable et menacerait la capacité de la collectivité
de la S&R à accomplir son travail et à maintenir ses
relations de travail fondamentales avec ses alliés. Même
si cela peut paraître surprenant de la part d'un chercheur en milieu
universitaire, le principe selon lequel la collectivité de la sécurité
et du renseignement a des secrets et la stricte obligation de les protéger
est accepté universellement par tout observateur sérieux
de la collectivité. Nous avons tout intérêt à
admettre au plus tôt cet état de fait et ses répercussions.
Nous nous retrouvons donc dans une situation où, par la force
des choses, la Loi sur l'accès à l'information
ne s'applique que de façon fictive aux documents contemporains.
Les demandes du public en vertu de la Loi peuvent être
facilement rejetées au moyen des principales clauses d'exemptions,
obligatoires ou discrétionnaires, prévues par la Loi.
Dans le domaine de la sécurité et du renseignement, les
principales exemptions applicables sont énoncées à
l'article 13 (Renseignements obtenus à titre confidentiel),
à l'article 15 (Affaires internationales et défense),
à l'article 16 (Enquêtes, menaces pour la sécurité
du Canada) et à l'article 21 (Avis et Recommandations). Ensemble,
ces exemptions forment un mécanisme de défense exceptionnel
auquel peut recourir la collectivité pour protéger les secrets.
Les deux institutions qui recueillent le plus d'information de nature
délicate dans la collectivité, à savoir le SCRS et
le Centre de la sécurité des télécommunications,
s'accordent pour indiquer que la Loi sur l'accès à l'information
assure une protection suffisante. En revanche, l'application de la Loi
peut exiger un travail considérable de la part de la collectivité
de la sécurité et du renseignement et l'obliger à
faire des compromis entre le travail relatif à l'accès à
l'information et la collecte des renseignements, leur analyse et la préparation
de rapports connexes. À titre d'exemple, la taille de la fonction
chargée de l'accès à l'information au SCRS est comparable
à l'effectif du Secrétariat de l'évaluation du renseignement
du Conseil privé, qui est responsable de l'évaluation stratégique
du renseignement étranger et de la coordination de l'analyse du
renseignement à l'échelle du gouvernement.
Si, comme je l'ai signalé, la Loi sur l'accès à
l'information est une fiction du point de vue des documents contemporains
de S&R, il convient de se demander quelle est son utilité.
Il y a trois réponses possibles à cette question :
Un premier point de vue pourrait être que la Loi sur l'accès
à l'information prévoit une protection trop large
de la collectivité de la sécurité et du renseignement,
que cette collectivité est excessivement portée à
protéger l'information et qu'elle ne devrait pas disposer d'un
éventail d'exclusions si vaste. Cela revient à dire que
la fiction de Loi sur l'accès à l'information est
inutile et devrait être supprimée afin de placer la collectivité
de la sécurité et du renseignement sur un pied d'égalité
par rapport aux autres fonctions du gouvernement, sans statut particulier
relativement à ses documents.
On peut également estimer que ce caractère fictif est
inutile, car il ne sert pas l'intérêt du public. Il se traduit
par un gaspillage des ressources fédérales, lesquelles pourraient
être mises à profit dans d'autres domaines, y compris le
renforcement des capacités opérationnelles de la collectivité
de la sécurité et du renseignement. Il éveille également
la frustration du public lorsque les demandeurs d'accès à
l'information découvrent, individuellement et dans leur ensemble,
le volume très réduit d'information que le gouvernement
est disposé à divulguer. Si l'on continuait dans le même
ordre d'idées, la partie de la Loi sur l'accès à
l'information touchant la sécurité et le renseignement
devrait être abrogée. La collectivité de la sécurité
et du renseignement serait exclue dans son intégralité des
demandes d'accès aux documents contemporains, ce qui lui permettrait
de réorienter ses ressources vers ses besoins opérationnels.
Ces arguments ne sont bien sûr que des propositions « bidons »
et impraticables soumises pour nous forcer à réfléchir
plus clairement à une réponse réaliste à la
question de la nature fictive du système d'accès à
l'information. Une solution extrême, que ce soit une ouverture totale
ou l'absence complète de droit d'accès aux documents contemporains
relatifs au renseignement, n'a aucun mérite ni aucune chance de
se concrétiser. Une position de compromis semble donc s'imposer.
Voici un troisième point de vue possible : quel que soit
le degré de fiction de la Loi, qui promet le droit à
l'accès par le public tout en le rendant quasiment inapplicable,
cette fiction demeure nécessaire et peut même être
productive pour ce qui a trait aux documents contemporains. Je pense en
fait qu'elle pourrait être affinée à mesure que l'on
acquiert de l'expérience et que l'on en tire des leçons.
À cet égard, il convient de se souvenir que la Loi
est relativement récente et que l'acceptation de l'utilité
de connaissances approfondies du public dans le domaine de la sécurité
et du renseignement l'est encore davantage.
L'idée selon laquelle la Loi sur l'accès à l'information
est une fiction nécessaire n'est pas de prime abord très
attirante, mais elle peut être réalisable. En premier lieu,
elle reflète le fait qu'il existe une friction inévitable
entre le désir de la collectivité du renseignement de protéger
des secrets et le souhait du public de s'informer sur un aspect important
des activités gouvernementales, en particulier celles qui sont
considérées, pour le meilleur et pour le pire, comme passionnantes
dans l'imaginaire populaire. Le bras de fer entre ceux qui protègent
les secrets et ceux qui veulent y avoir accès peut avoir un effet
formatif. Face aux demandes d'accès à l'information qui
lui sont continuellement adressées d'année en année,
la collectivité de la sécurité et du renseignement
doit s'habituer à faire preuve de jugement pour distinguer les
documents qui peuvent être communiqués de ceux qui ne devraient
pas l'être. La collectivité doit aussi se familiariser avec
l'idée que l'information du public n'est pas nécessairement
à l'origine de problèmes et de désastres. La population,
pour sa part, acquiert par cette lutte certaines connaissances sur la
collectivité de la sécurité et du renseignement et
comprend peut-être de manière plus réaliste la gravité
du problème des secrets. Idéalement, l'expérience
de l'application de l'accès à l'information mène
la collectivité de la sécurité et du renseignement
à adopter une démarche plus libérale à l'égard
de la communication des documents de l'administration fédérale,
à mesure que la prudence et les craintes font place à la
routine et à une certaine tranquillité concernant les retombées
de la communication des documents.
La fiction nécessaire de la Loi sur l'accès à
l'information est plus facile à supporter du fait qu'elle
contribue à un système où les ministères se
sentent capables de prendre l'initiative et de diffuser, parallèlement
au processus d'accès à l'information, des séries
de documents publics liés à leur travail. Mentionnons par
exemple la décision du directeur du Service canadien du renseignement
de sécurité de publier un rapport annuel.
Le processus d'accès à l'information est également
épaulé par les mécanismes de reddition des comptes
déjà en place pour la surveillance de la collectivité
du renseignement et pour la publication de rapports publics. Le Comité
de surveillance des activités de renseignement de sécurité
et le commissaire du CST contribuent par leurs rapports annuels et par
d'autres communiqués à l'information du public sur les questions
de sécurité et de renseignement. Le Bureau de l'inspecteur
général du ministère du Solliciteur général
joue également un rôle à cet égard, même
s'il prépare relativement peu de documents à l'intention
du public. Le bureau du vérificateur général publie
lui aussi du matériel pertinent, comme suite aux examens portant
sur le secteur du renseignement.
Ainsi, et par d'autres moyens, des documents contemporains traitant des
activités de la collectivité de la S&R sont mis à
la disposition du public. Il s'agit certes d'un processus d'accès
très fragmenté, limité et contrôlé,
mais cela est préférable à un vide total.
Peut-on améliorer la fiction nécessaire de l'accès
aux documents contemporains? Ou, autrement dit, peut-on conclure un meilleur
marché? Je pense que cela est possible.
La solution exige une amélioration dans trois domaines. Tout d'abord,
il faudrait persuader la collectivité de la sécurité
et du renseignement que les connaissances du public à l'égard
de ses activités doivent atteindre un niveau raisonnable pour assurer
une bonne politique publique. L'acceptation de cette nécessité
exige dans une certaine mesure un changement de culture et de façon
de pensée qui, je le pense, est en train de se produire. Toutefois,
pour être permanent, ce genre de changement doit être encouragé
par la haute direction et incorporé au processus de recrutement
et de formation dans le secteur de la S&R. La fonction de communications
doit être reconnue comme importante pour la collectivité
de la sécurité et du renseignement et bénéficier
d'appuis ainsi que d'un certain degré d'indépendance. Tant
le SCRS que le CST ont réalisé des progrès à
cet égard, et ces efforts devraient se poursuivre et s'intensifier.
La tentation d'utiliser les communiqués à des fins de propagande
ou pour défendre des perspectives particulières doit être
évitée en tout temps.
Un deuxième secteur possible d'amélioration serait de recourir
au leadership central pour soutenir les communications avec le public,
pour coordonner la circulation de l'information et pour établir
un nœud central de l'information rendue publique, auquel on pourrait recourir
facilement. Une telle stratégie ferait appel au coordonnateur de
la Sécurité et du renseignement, au Bureau du Conseil privé,
pour l'élaboration et la surveillance de la politique, et pourrait
se traduire par la création d'un bureau central des communications
chargé de toutes les questions liées à la sécurité
et au renseignement à l'échelle du gouvernement, bureau
qui relèverait du Secrétariat de la sécurité
et du renseignement. Cette forme de centralisation s'accompagnerait de
la création d'outils pertinents d'information du public, en particulier
la mise sur pied d'un site Web qui fournirait des liens aux sites de chaque
ministère et de chaque organisme et qui servirait de « guichet
unique » pour l'information en voie d'être communiquée
et d'archives électroniques pour les textes diffusés précédemment.
Dans le cadre de cette stratégie, le coordonnateur de la Sécurité
et du renseignement devrait publier un rapport annuel public sur les activités
dans le secteur.
Une troisième amélioration possible serait que la collectivité
de la sécurité et du renseignement déploie des efforts
proactifs pour établir des liens avec les principaux secteurs publics.
Ces dernières années, la collectivité a montré
un grand intérêt envers le travail de l'Association canadienne
pour l'étude de la sécurité et du renseignement (ACESR).
Elle lui a apporté un soutien notable, en contribuant notamment
au financement de congrès publics annuels; certains représentants
de la collectivité ont participé à ces rencontres
et à des forums connexes. Il est à mon avis crucial que
l'on continue d'appuyer les efforts liés à la recherche,
comme ceux de l'ACESR, dont une partie du mandat consiste à sensibiliser
le public aux questions de sécurité et de renseignement
et à promouvoir la recherche dans ce domaine.
Les stratégies actuelles de la collectivité à l'égard
des journalistes et des médias sont moins facilement discernables.
Les relations entre les médias et la collectivité de la
sécurité et du renseignement seront toujours marquées
par la tension et les soupçons, car c'est le prix à payer
pour l'indépendance des médias. J'ai toutefois le sentiment
que la collectivité pourrait améliorer ses pratiques actuelles
en envisageant d'organiser une réunion annuelle avec les représentants
intéressés des médias ou de mettre sur pied un système
de séances d'information ponctuelles et coordonnées.
Il me semble que les médias ne comprennent que de façon
sporadique la nature des pratiques exercées au Canada en matière
de sécurité et de renseignement. Il existe quelques exceptions
notables, en particulier dans la presse écrite, où une poignée
de journalistes canadiens ont acquis des connaissances considérables
dans ce domaine. Il faut être conscient du prix de l'ignorance,
qui peut être élevé. La recherche en milieu universitaire
a certes une incidence à long terme sur la compréhension
de la collectivité par la population, mais ce sont les médias
qui ont la plus grande influence sur l'opinion publique. Tout ce qui peut
être réalisé de façon non manipulatrice pour
accroître les connaissances des médias sur le secteur de
la sécurité et du renseignement aidera la presse à
mieux comprendre le contexte et à s'éloigner de la tendance
universelle consistant à rechercher des histoires isolées
et éphémères axés sur des échecs, des
défaillances institutionnelles ou des scandales.
De nombreuses autres mesures peuvent être prises pour combler l'énorme
fossé qui sépare le public de la collectivité de
la sécurité et du renseignement. Il n'est pas nécessaire
de les décrire ici en détail, mais leur objectif général
doit être compris. L'établissement de niveaux de connaissances
raisonnables du public en matière de sécurité et
de renseignement, par la diffusion de documents contemporains, n'est pas
une simple affaire de reddition des comptes. Il s'agit plus fondamentalement
d'informer le public sur le renseignement, ce qui est à long terme
vital pour la réussite du secteur de la S&R. Faute d'informer
le public, celui-ci comprendra et acceptera mal le travail de la collectivité
de la S&R, le recrutement des nouvelles recrues demeurera difficile,
l'incidence de la collectivité au sein du gouvernement sera amoindrie
et son efficacité générale diminuera.
La collectivité canadienne de la sécurité et du
renseignement a toujours souffert de faibles niveaux de ressources et
d'une attention insuffisante vis-à-vis de son travail dans les
cercles de décideurs gouvernementaux, et cette situation semble
se prolonger de nos jours. Par ailleurs, sa capacité analytique
est traditionnellement limitée. La seule façon de résoudre
ce dilemme est de contribuer à l'information du public et de semer
les graines du savoir. Je pense en particulier que l'instauration d'une
nouvelle capacité de sensibilisation systématique des spécialistes
du milieu universitaire et du secteur public (et notamment du monde des
affaires) est vitale si l'on veut combler les lacunes entre les niveaux
probables de capacité analytique interne et le besoin de comprendre
les changements complexes dans le secteur national et international de
la sécurité. En résumé, les stratégies
de diffusion de l'information ne sont pas des exercices de relations publiques;
elles touchent plutôt la production du savoir et l'enrichissement
mutuel.
Pour revenir à la question précise de la Loi sur l'accès
à l'information et des documents contemporains en matière
de sécurité et de renseignement, la seule démarche
raisonnable à l'heure actuelle est d'imposer des limites importantes
au « droit » du public à l'information dans ce secteur.
L'information divulguée dans le cadre du processus d'accès
demeurera très fragmentaire et restreinte. L'obligation de protéger
les secrets - en particulier les sources, les cibles et les méthodes
opérationnelles du secteur du renseignement, ainsi que les détails
de nature très délicate concernant les relations avec nos
alliés et le contenu de la plupart des documents analytiques -
auront et doivent avoir la priorité. Dans le cadre du « marché »
décrit plus haut, la balance penchera fortement du côté
des secrets, plutôt que vers l'ouverture de l'information. Par contre,
en matière de communication de l'information, d'autres voies pourraient
être adoptées afin de freiner la tendance de toutes les collectivités
de la sécurité et du renseignement - pas seulement au Canada
- à trop protéger l'information et à faire de la
doctrine du secret, voire d'une certaine mystique, une part intégrante
de leur travail. Pour que ces voies soient utilisées avec succès,
la collectivité du renseignement doit comprendre qu'elle a tout
intérêt à appuyer des niveaux raisonnables de connaissances
du public et à être en mesure de profiter intelligemment
des connaissances du secteur public.
Certains avanceront que cette tâche, la génération
des connaissances du public, ne fait pas partie du mandat de la collectivité
de la sécurité et du renseignement; je répondrais
que c'était peut-être le cas dans le passé, mais que
ce n'est plus vrai de nos jours et que ce ne le sera pas non plus à
l'avenir. En outre, nous n'avons aucune indication indiquant que la génération
des connaissances du public pourrait être déléguée
à un autre secteur. Il est clair que la Loi sur l'accès
à l'information atomise l'information destinée au public.
Le milieu universitaire ne peut prendre seul l'initiative et est au Canada
généralement indifférent aux questions relatives
à la sécurité et au renseignement. Rien ne laisse
présager que l'on mettra un jour en place un équivalent
canadien de la National Security Archive, un projet unique établi
à Washington qui vise à faire le lien entre le milieu universitaire
et le monde des affaires afin de rassembler de vastes « entrepôts »
de secrets gouvernementaux au moyen de la Freedom of Information Act.
(10)
Recommandations à l'égard de l'accès et
des documents contemporains :
9. La collectivité de la sécurité
et du renseignement doit continuer de disposer des exemptions prévues
par la Loi sur l'accès à l'information pour protéger
l'information dont la divulgation porterait préjudice à
la sécurité nationale et à la conduite des affaires
internationales. Les exemptions actuelles au système d'accès
à l'information constituent des outils efficaces et suffisants
pour garantir cette protection.
10. Les diverses organisations de la collectivité de la sécurité
et du renseignement devraient poursuivre et élargir leurs programmes,
hors du cadre de la Loi sur l'accès à l'information,
pour la communication de documents contemporains dans le contexte d'une
stratégie proactive.
11. Les fonctions de communications des organisations de la collectivité
de la sécurité et du renseignement devraient être
renforcées.
12. Il conviendrait d'accentuer la centralisation du leadership et de
l'orientation stratégique relativement aux questions de communication
de l'information, par l'entremise du coordonnateur de la Sécurité
et du renseignement, au Bureau du Conseil privé.
13. Pour remédier à l'atomisation de l'information qui
caractérise le système d'accès à l'information,
il devrait exister un nœud centralisé pour l'information concernant
la collectivité de la sécurité et du renseignement
à la disposition du public. Ce nœud, qui se concrétiserait
principalement par la création d'un site Web, compléterait
les sites Web des institutions et offrirait des liens vers ces derniers.
14. Une base de données consolidée de documents contemporains
concernant la collectivité de la sécurité et du renseignement
à la disposition du public devrait être mise sur pied. Cette
base de données contiendrait l'ensemble des documents diffusés
au grand public et de ceux communiqués en vertu de la Loi
par la collectivité, ainsi qu'une base de données électronique
des documents d'archives diffusés antérieurement.
15. Il faudrait poursuivre et intensifier les efforts déployés
pour former des partenariats stratégiques avec des groupes du milieu
universitaire et du secteur privé, ainsi qu'avec des spécialistes
de la sécurité et du renseignement. Ces partenariats stratégiques
permettraient l'échange bilatéral de connaissances sur des
questions d'intérêt.
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3. Il y aurait peut-être lieu de
mentionner deux programmes qui semblent être des exceptions, mais
ils n'en sont pas en fait. L'un est un petit programme mis sur pied par
le MAECI qui offre à certains universitaires un accès contrôlé
à des dossiers fermés. Toutefois, ce programme ne s'applique
pas à la recherche dans le domaine de la sécurité
et du renseignement. Pour sa part, le MDN conserve, à la Direction
du service historique, des archives de dossiers militaires qui sont disponibles
pour consultation. Mais ces archives ne contiennent pas de dossiers de
renseignement importants. La plupart des documents qui y sont versés
ont trait aux deux guerres mondiales.
4.Les répondants ont classé
de diverses manières les ministères en fonction du traitement
de leurs demandes d'accès à l'information. Le SCRS s'est
souvent classé parmi les meilleurs; le MDN et le MAECI ont généralement
obtenu les résultats les plus faibles en ce qui concerne la satisfaction
des chercheurs; le MPC présente un bilan mixte.
5. Discours prononcé par M. Norman
Sirois lors d'une séance sur les questions d'accès à
l'information, à l'occasion d'une réunion de la Société
historique du Canada, qui s'est tenue à Edmonton, en Alberta, au
mois de mai 2000. Un exemplaire du discours m'a été
remis par M. Sirois.
6. La division des Archives nationales
chargée des « documents d'État, de nature militaire
et relatifs aux affaires internationales », qui s'occupe des documents
de la plupart des organisations de la collectivité de la S&R,
emploie actuellement neuf archivistes.
7. Il est clair que la Division de l'AIPRP
des Archives nationales souffre également d'un manque de personnel.
La Division emploie actuellement de 19 à 20 ETP, alors que le total
autorisé est 28,5 ETP.
8. La CIA a établi un groupe d'étude
externe chargé d'examiner la question de l'incorporation des documents
de la collectivité du renseignement aux séries de documents
du Département d'État publiées dans la collection
intitulée Foreign Relations of the United States, lequel
constitue un outil essentiel pour les chercheurs. L'expérience
de ce groupe n'a pas été totalement positive et des leçons
devraient en être retirées lors de la création d'un
organe de même nature au Canada.
9.Loi sur l'accès à l'information
L.R. 1985, ch. A1, art.1
10. Voir le premier rapport annuel de
la National Security Archive, affiché dans le site de l'organisation
(www.nsarchive.org), juillet 2001.
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