Rapport 20 - Groupe d'étude de l'accès à l'information
LA LOI SUR L'ACCÈS À L'INFORMATION ET LA COLLECTIVITÉ
CANADIENNE DE LA SÉCURITÉ ET DU RENSEIGNEMENT
III. Les questions relatives
à l'accès à l'information et l'avenir
La nature des pratiques en matière de sécurité et
de renseignement et le monde que la collectivité de la S&R
est chargée de surveiller ont considérablement évolué
depuis la fin de la guerre froide. Le rythme du changement s'accélère
et rien ne laisse penser qu'il diminuera. Cela s'explique par deux phénomènes
importants : les changements intervenus dans la structure des affaires
intérieures et internationales du fait de la mondialisation et
l'application de la nouvelle technologie au secteur de l'information,
qui a constitué une révolution virtuelle des communications.
Discerner ces tendances générales est une chose. Tenter
de définir de quelle façon elles influeront à l'avenir
sur le fonctionnement du système d'accès à l'information
en est une autre. À mon avis, on peut prendre comme hypothèse
que le marché sur lequel repose le système d'accès
à l'information ne changera probablement pas dans un avenir rapproché.
En dépit du volume croissant d'information de source publique,
la collectivité de la sécurité et du renseignement
continuera de posséder et de devoir protéger des secrets
liés aux sources, aux cibles, aux méthodes, à la
présentation de rapports et aux relations avec les alliés
afin de pouvoir fonctionner efficacement. Il sera toujours aussi important
que le secteur analytique de la collectivité, composé notamment
du bureau J-2 du MDN, de la Direction de la recherche, de l'analyse et
de la production (RAP) du SCRS et du Secrétariat de l'évaluation
du renseignement au Bureau du Conseil privé, soit capable d'évaluer
pour les dirigeants fédéraux si de l'information est de
nature délicate ou pas, sans crainte que ce genre d'évaluation
fasse la une de La Presse ou du Devoir le jour suivant.
Quelles que soient les réformes organisationnelles que connaîtra
la collectivité de la sécurité et du renseignement
à l'avenir, il est improbable que la collectivité perde
son statut particulier et distinct. La responsabilité de la réponse
aux besoins permanents en renseignement, qui reposent à la fois
sur de l'information publique et secrète, continuera de relever
d'une collectivité du renseignement reconnaissable, laquelle demeurera
dans une certaine mesure séparée du reste des activités
gouvernementales.
La continuité prévue des institutions et des pratiques
fondamentales dans le secteur de la sécurité et du renseignement
a des répercussions sur les régimes futures d'accès
à l'information. Les caractéristiques de la Loi sur
l'accès à l'information et des politiques de communication
de l'information applicables aux documents contemporains, qui ont été
commentées dans la section II, ne changeront probablement
pas. La collectivité de la S&R continuera de jouir de vastes
droits d'exceptions en vertu de la Loi et le volume de documents
mis à la disposition du public par le système d'accès
à l'information demeurera limité et fragmentaire. En contrepartie
du maintien de ces pouvoirs, la collectivité de la sécurité
et du renseignement doit continuer d'agir de manière proactive
en ce qui concerne la diffusion de l'information par d'autres moyens que
ceux prévues par la Loi et poursuivre ses efforts pour
établir un dialogue enrichissant avec les spécialistes de
la recherche et du secteur privé ainsi que les membres intéressés
du public.
Il faut être conscient du lien entre les changements à venir
et les documents historiques. Les limites de temps relatives aux exclusions
applicables aux documents de nature délicate, qui seront je l'espère
établies par le Groupe d'étude actuel, devront être
revues ultérieurement pour en vérifier la pertinence. À
mesure que le rythme du changement évolue, il faudra de nouveau
se pencher sur la définition du terme « document historique ».
Je ne prévois toutefois rien qui pourrait modifier de quelque façon
que ce soit la détermination de permettre la communication cohérente
de documents historiques et la préservation d'archives accessibles
au public de documents de l'administration fédérale.
Une nouvelle caractéristique importante du secteur de la sécurité
et du renseignement est liée aux craintes vis-à-vis de la
guerre de l'information et du piratage informatique qui pourraient toucher
les systèmes d'information. Il est raisonnable de penser que la
collectivité de la sécurité et du renseignement renforcera
ses efforts pour protéger l'information en sa possession par des
méthodes diverses, comme les systèmes compartimentés
ou le chiffrement. L'effet de ce genre de mesures défensives est
difficile à prévoir. Leur adoption à grande échelle
pourrait mener à une rigueur accrue en matière de conservation
et de catalogage de l'information et, du même coup, à des
archives mieux protégées et mieux organisées pour
consultation ultérieure. Par ailleurs, le besoin de protéger
l'information d'attaques criminelles pourrait provoquer une décentralisation
accrue des systèmes de garde et d'entreposage, qui fragmenterait
à tel point les fonds documentaires qu'il serait impossible les
unir sous la forme d'archives cohérentes au moment de leur diffusion
publique ou de leur transfert aux Archives nationales.
Un des défis auxquels la collectivité de la sécurité
et du renseignement est actuellement confrontée, qui prendra sans
aucun doute de plus en plus ampleur à l'avenir, est le recensement
des éléments d'information importants et fiables dans le
contexte du déluge croissant d'information disponible par les sources
publiques et secrètes. Un autre défi qui prend de l'importance
est la rapidité de la présentation des rapports liés
au renseignement. En réponse à ces défis, la collectivité
sera probablement amenée à utiliser davantage les voies
électroniques de saisie et de diffusion de l'information, à
multiplier les réseaux inter-institutionnels de partage de l'information
et des rapports et à s'orienter vers des sources d'information
visuelles et vers la livraison et l'affichage visuels des données.
Les changements de modes de saisie et d'utilisation dans le secteur de
la sécurité et du renseignement pourraient avoir des retombées
sur la définition future du terme « document » selon
la Loi sur l'accès à l'information. Ils pourraient
également compliquer les questions liées au contrôle,
à l'identification et à la récupération des
documents.
Ces défis soulèvent des questions touchant la gestion future
de l'information qui dépassent largement la portée du présent
document. Il est toutefois intéressant de souligner que l'avenir
du système d'accès à l'information et du système
d'archives repose sur des solutions efficaces de garde des renseignements
dans un univers saturé d'information.
Il convient de ne pas se laisser berner par des visions fantastiques
concernant l'effet de la technologie sur la gestion de l'information et
de se rappeler l'importance constante du facteur humain. La qualité
du système d'accès à l'information dépendra
avant toute chose du personnel qui en aura la charge; les changements
qui y seront apportés ne seront bénéfiques que s'ils
peuvent être administrés efficacement par ce personnel. Sur
ce point, le dernier mot revient à Cuineas Boyle, directrice de
la Division de l'accès à l'information au BCP et spécialiste
de la question. Au cours de notre entretien, réfléchissant
à l'accès elle a cité le poète britannique
(et bibliothécaire d'université) Philip Larkin : « c'est
là une maison sérieuse dans un monde sérieux »
[traduction]. Comme toute résidence, le système d'accès
à l'information nécessite à l'occasion des travaux
de rénovation pour être adapté aux occupants et aux
goûts du moment. Les défauts de conception doivent être
corrigés. La citation de Larkin met également en évidence
une perspective différente : pour s'occuper d'une maison sérieuse
dans un monde sérieux, il faut bien sûr des gens sérieux.
En fin de compte, la réussite future du système d'accès
à l'information dépend des qualités du personnel
et du jugement qui sera exercé. Comme pour la collectivité
de la sécurité et du renseignement, le bien le plus précieux
du système d'accès à l'information réside
dans les qualités du personnel. À mesure que nous avançons
dans le XXIe siècle, le système devra relever
des défis de plus en plus importants aux chapitres de la communication
des documents historiques, du traitement des documents contemporains et
de la planification de l'avenir. La technologie pourrait être un
atout, mais la vraie solution à ces défis viendra du personnel
chargé du système. La question du recrutement, de la formation
et du maintien en poste de personnel qualifié dans le domaine de
l'accès à l'information est peut-être déjà
à un stade critique. La section chargée de l'accès
à l'information aux Archives nationales tente actuellement d'assumer
une charge de travail très lourde avec seulement les deux tiers
du nombre d'ETP autorisé. La principale critique à l'échelle
de l'ensemble du système actuel d'accès à l'information
concerne les retards répétés, avec toute la frustration
qu'ils provoquent.
Compte tenu des problèmes courants concernant la dotation et les
compétences nécessaires, on ne peut que s'inquiéter
de l'avenir. Il se pose en effet une question bien réelle :
les futurs agents chargés de l'accès à l'information
pourront-ils comprendre les documents relatifs à la sécurité
et au renseignement, estimer leur importance et déterminer s'ils
sont de nature délicate? S'ils n'ont pas cette capacité,
nous terminerons avec un système d'accès à l'information
qui, pour décider si des documents peuvent être divulgués,
appliquera simplement au pied de la lettre les systèmes de classification
employés par la collectivité. Or, les collectivités
du renseignement du monde entier ont la mauvaise habitude d'assigner une
désignation exagérément élevée à
leurs documents; il serait donc néfaste de prendre des décisions
relatives à l'accès à l'information en fonction de
leur classification.
La meilleure et unique façon de se préparer en vue des
défis à venir en matière d'accès à
l'information consiste peut-être à résoudre les problèmes
existants concernant les documents historiques et contemporains. On renforcera
ainsi l'efficacité du système et sa capacité à
relever tout défi de taille qui se présenterait plus tard.
Recommandations à l'égard des
défis à venir en matière d'accès à
l'information
16. Afin de prévoir les défis auquel le
régime d'accès à l'information sera à l'avenir
confronté, le système devrait comprendre une fonction d'étude
et de consultation qui relierait les divisions appropriées et leur
personnel.
17. La Loi sur l'accès à l'information devra faire
l'objet d'examens du genre de celui mené par le Conseil du Trésor.
Pour que l'on puisse en profiter au maximum, ces revues devraient être
étroitement liées aux examens des politiques de gestion
de l'information. Elles devraient aussi comprendre un volet de consultation
publique.
Annexe A
Consultations
Badgley, Kerry. Archiviste à la division État,
militaire et affaires extérieures, Archives nationales du Canada
Beeby, Dean. Chef de bureau, Presse Canadienne, Halifax,
Nouvelle-Écosse.
Bell, Stewart. Journaliste, National Post,
Toronto.
Boyle, Cuineas. Directrice, Division de l'accès
de l'information et de la protection des renseignements personnels, Bureau
du Conseil privé.
Bradley, Tom. Directeur adjoint et chef du Secrétariat
du Service canadien du renseignement de sécurité.
Bronskill, Jim. Journaliste, Southam
News et le journal Ottawa Citizen.
Campbell, Anthony. Ancien directeur
exécutif, Secrétariat de l'évaluation du renseignement,
Bureau du Conseil privé, 1992-1999. Préside actuellement
Campbellintel consulting.
Dickenson, Lawrence. Secrétaire adjoint du Cabinet,
Sécurité et renseignement. (Entretien officieux)
Dozois, Paulette. Archiviste principale
pour les documents des Affaires extérieures / ministère
des Affaires étrangères et du Commerce international, Archives
nationales du Canada
Farson, Professeur Stuart. Département des sciences
politiques, Simon Fraser University; webmestre, Association canadienne
pour l'étude de la sécurité et du renseignement.
Finner, Madeleine. Directeur exécutif,
Centre de la sécurité des télécommunications.
Gawman, Sarah. Directrice par intérim, Division
de l'accès à l'information et de la protection des renseignements
personnels, Archives nationales du Canada.
Hewitt, Professeur Steve. Professeur invité,
Département d'histoire, Purdue University.
Joubert, Nicole. Agente chargée de l'accès
à l'information, Service canadien du renseignement de sécurité.
Kealey, Professeur Greg. Professeur de recherche à
l'université et doyen des études supérieures, Memorial
University, Terre-Neuve.
McIntosh, Bob. Chef de la division État, militaire
et affaires extérieures, Archives nationales du Canada.
Marsden, Paul. Archiviste principal chargé des
documents militaires, Archives nationales du Canada.
Rudner, Professeur Martin. Président,
Association canadienne pour l'étude de la sécurité
et du renseignement (ACESR); professeur, Norman Paterson School of International
Affairs, Carleton University.
Sallows, Karen. Secrétariat de la sécurité et du
renseignement, Bureau du Conseil privé. (Entretien officieux)
Sirois, Normand. Agent chargé de l'accès
à l'information, Service canadien du renseignement de sécurité.
Whitaker, Professeur Reg. Professeur de recherche à
l'université, York University.
ANNEXE B
GLOSSAIRE
BCP. Bureau du Conseil privé.
CIA. Agence centrale de renseignement - États-Unis.
Coordinateur, Sécurité et renseignement.
Fonctionnaire le plus haut placé de la collectivité canadienne
de la sécurité et du renseignement. Le coordinateur fait
partie du Bureau du Conseil privé et relève du greffier
du Conseil privé. Il ou elle bénéficie du soutien
du Secrétariat de la S&R.
CST. Centre de la sécurité des télécommunications.
Agence de renseignement électromagnétique du Canada, qui
a également pour mandat de protéger l'information du gouvernement
fédéral.
GOIFC. Groupe des opérations d'information des
Forces canadiennes. Responsable, entre autres choses, de la dotation en
personnel des stations SIGINT.
J-2. Service de renseignement du ministère de
la Défense nationale.
RAP. Direction de la recherche, de l'analyse et de la
production du Service canadien du renseignement de sécurité.
SCRS. Service canadien du renseignement de sécurité.
Agence nationale de renseignement du Canada.
SER. Secrétariat de l'évaluation du renseignement,
Bureau du Conseil privé.
S&R (Sécurité et renseignement). Souvent
appelé « collectivité » de la S&R, il
s'agit d'un réseau informel d'organismes et de ministères
ayant des responsabilités dans le domaine de la sécurité
et du renseignement. Les principales institutions concernées sont
le ministère de la Défense nationale, le ministère
des Affaires étrangères et du Commerce international, le
Bureau du Conseil privé, le Service canadien du renseignement de
sécurité, le Centre de la sécurité des télécommunications
et la Gendarmerie royale du Canada.
SIGINT. Renseignement électromagnétique.
Information recueillie par l'interception et le traitement de communications
étrangères.
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AU SUJET DE L'AUTEUR
Professeur Wesley K. Wark
Wesley K. Wark est professeur agrégé d'histoire à
l'Université de Toronto, où il enseigne depuis 1989, et fellow du
Trinity College. Il est spécialisé en recherche dans le domaine
de la sécurité et du renseignement. Il a obtenu un doctorat à
la London School of Economics en 1984; il est titulaire d'une maîtrise de
l'Université Cambridge (1977) et d'un baccalauréat spécialisé
de l'Université Carleton (1975).
Le professeur Wark est un ancien président de l'Association
canadienne pour l'étude de la sécurité et du
renseignement, rédacteur en chef de la revue Intelligence
and National Security publiée à Londres, et auteur
de plusieurs livres et articles dans le domaine de l'étude
du renseignement. Actuellement, ses recherches portent sur l'histoire
de la collectivité de la sécurité et du renseignement
au Canada durant la guerre froide, les renseignements sur l'holocauste
et la culture populaire de l'espionnage.
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